03 juillet 2026

L'Objet du délit

 


Une troupe répète Les Noces de Figaro, l'opéra de Mozart, sur un livret tiré du Mariage de Figaro, de Beaumarchais. Une jeune influenceuse-mannequin en vue, Mirabelle, a été invitée à faire la mise en scène. Elle ne connaît rien à l'opéra ni à Mozart  mais c'est le principe d'affichage, énoncé par Igor, le chef d'orchestre (Daniel Auteuil), résigné aux codes de la société du spectacle : « on prend des gens connus qui n'y connaissent rien ». 

Mirabelle est pleine de bonne volonté  : elle veut dénoncer le patriarcat et le domination masculine en démasquant la masculinité toxique du comte Almaviva. Et pour bien souligner son intention, elle a fait parsemer la scène d'énormes phallus noirs oscillants, aussi comiques que grotesques : les objets du délit... 

Il se trouve que, lors d'une des premières répétitions, Roberto Piazzoni, le ténor italien qui incarne le comte, serre d'un peu trop près le sein de la jeune chanteuse, Sophie – c'est du moins le « ressenti » de celle-ci – qui par ailleurs n'arrive pas à chanter en rythme et qui a été imposée sur scène par son père, un des mécènes  qui a donné 300 000 € à cet effet... Piazzoni fait aussi une remarque raciste à Cora, seule chanteuse noire de la troupe (« pour les quotas » expliquera-t-elle, mais elle chante admirablement), Cora qui va pousser Sophie  à réagir à ce geste scénique du ténor qu'elles requalifient sans hésitation d'« agression sexuelle ». 

Il s'ensuit un scandale à la mode #MeToo, qui fuite dans la presse. Mirabelle, qui n'arrête pas de s'excuser, se lamente de n'avoir pas assuré une « safe place » à ses artistes. Exit le ténor italien car la troupe s'est réunie et a voté pour son exclusion lors d'une « AG », tribunal improvisé. Parallèlement, le chef d'orchestre  s'inquiète des « révélations » annoncées aux journalistes par une célèbre chanteuse lyrique qui ménage le suspense autour des « noms » qu'elle s'apprête à balancer... Sera-t-il l'un d'eux ? Il confie ses angoisses à Hannah Liebman (Agnès Jaoui), l'autre star lyrique, qui chante le rôle-titre de la comtesse et qui a été jadis sa (trop jeune ?) maîtresse. Hannah-Agnès considère avec une distance amusée les indignations de ses consœurs plus jeunes et les angoisses rétrospectives d'Igor. 

La représentation est menacée à la dernière minute par la défaillance du ténor remplaçant. Le comte Almaviva initial, Piazzoni, vedette ombrageuse par qui le scandale est arrivé, acceptera-t-il au dernier moment de revenir sur scène pour sauver l'opéra ?

Agnès Jaoui s'est visiblement bien amusée. Hannah qui prend ses distances, c'est elle. Elle montre le fossé qui sépare deux générations de femmes (et d'hommes) : celle qui savait à peu près jusqu'où ne pas aller, au risque de perdre quelques plumes et celle qui n'a plus envie du tout d'y aller, ni de rien laisser passer, au risque ne plus pouvoir ni savoir jouer. Car le jeu implique des marges, des écarts. L'enjeu est bien celui-ci, au sein du monde du spectacle, mais peut-être aussi dans la vie : jouer est-il encore possible si ces marges, ces écarts sont soupçonnés, réduits voire supprimés ?

L'Objet du Délit - film d'Agnès Jaoui - 2026

15 juin 2026

Quitter la nuit

 

Comment quitter la nuit ? Le jour qui vient et les suivants suffiront-ils à dissiper les ombres, à redessiner ces contours qui tremblent encore, peinant à séparer dans les souvenirs les corps de leurs empreintes et à reconstituer l'ordre mystérieux qui préside à une rencontre, ces signes émis et reçus, tous ces attracteurs étranges nourris au chaos de nos pulsions.

Delphine Girard, une réalisatrice belge née au Québec, a conçu un premier court-métrage (17 mn), intitulée Une soeur. Une voiture roule dans la nuit. Un homme est au volant. Silencieux. Sa passagère appelle sa soeur pour prendre des nouvelles de sa fille, qu'elle lui a confiée pour s'accorder une soirée. C'est du moins ce qu'elle fait croire à l'homme qui la conduit elle ne sait où, sous séquestre. À l'autre bout du fil finit par se dévoiler au spectateur, Anna (Veerle Baetens), une policière, qui doit comprendre que cette femme qui l'appelle est en danger et qui doit s'efforcer de la localiser pour faire intervenir une patrouille. Y parviendra-t-elle ? Comment obtenir d'Aly (Selma Alaoui), la femme menacée, les indications qui permettront de savoir où elle se trouve sans éveiller l'attention de Dary, le chauffeur (Guillaume Duhesme) ? Le trio de ce thriller intense se noue jusqu'au dénouement : l'homme, la femme et la policière pseudo-soeur. Huis-clos d'une voiture et poker menteur. "Je me souviens" sera la phrase libératrice. Clin d'oeil à la devise du Québec ?

De ce mini-thriller, Delphine Girard décide d'exploiter les potentialités en développant les personnages. Que se passe-t-il au bout de la nuit ? Que deviennent Aly libérée, Dary arrêté et Anna, "soeur" d'une nuit ? Quitter la nuit (2023) est le long-métrage, engendré à partir du court (inclus dans le DVD), qui s'intéresse aux destins des trois acteurs de cette nuit dramatique.

Delphine Girard voulait montrer (interview en bonus) en quoi Police et Justice ne s'intéressent que médiocrement aux victimes, tout occupées qu'elles sont à qualifier des crimes et à punir des coupables. Elle explore aussi les zones grises d'une rencontre entre une femme et un homme, qui "tourne mal" - qualifiée de "viol" par la Police - malgré eux. La réalisatrice veut combattre le manichéisme qu'impose  l'appareil Police-Justice, qui a besoin  de vraies victimes qui se reconnaissent telles sans l'ombre d'un doute et de vrais coupables qui avouent leur crime. Des pures victimes, des purs criminels. Mais Aly répugne à porter plainte, voudrait la retirer, veut que son agresseur soit condamné mais qu'il n'aille pas en prison, déclare "je n'aurais pas dû monter dans cette voiture", etc. ; mais Dary s'obstine à répéter, même à sa mère : "je n'ai rien fait" ; on sait gré à la réalisatrice qu'aucune image racoleuse ne fasse pièce à son déni.

Delphine Girard suit ses personnages et nous balade jusqu'au procès et même après. Étrangement, Anna n'arrive pas, elle non plus, à quitter cette nuit au cours de laquelle elle a secouru une femme en passant pour sa "soeur", qu'elle finit par retrouver. Et c'est cette sororité réunie autour d'Aly, Lulu la vraie soeur et Anna la soeur d'une nuit, qui referme la porte au nez de Dary revenu "parler" avec Aly pour tenter de comprendre avec elle ce qui lui est arrivé, ce qui leur est arrivé, de trouver les mots qui ont manqué à son désir - à leurs désirs - cette nuit-là, mots forclos par la condamnation décidée par la Justice.

En quittant ce film, j'ai pensé à "martyr", qui vient d'un mot grec qui signifie "témoin". C'est dans le fait qu'il témoigne, et par ce dont il témoigne, que le martyr n'est pas réductible au statut de "victime". La victime peut s'arracher au sort qu'on lui a infligé en témoignant de ce qui lui est arrivé, en prenant une parole qu'on ne veut pas toujours lui accorder, en se haussant à ce rôle, restaurateur de dignité, qu'on lui refuse : celui de témoin légitime et nuancé des événements et de soi.

Quitter la nuit - réalisé par Delphine Girard (2023) (104 mn)



11 juin 2026

L'affaire Nevenka

 


L'affaire Nevenka (2024), de la réalisatrice Iciar Bollain, est un film inspiré de faits réels, qui retrace la première condamnation d'un homme politique espagnol pour harcèlement d'une jeune collaboratrice, au début des années 2000.

 Les mécanismes d'emprise progressive sont bien décrits. Nevenka Fernandez, intelligente et jolie, doit son poste et son ascension rapide au maire de Ponferrada,  Ismael Alvarez, qui l'a engagée au premier coup d’œil – diplômes et physique - dans son équipe municipale et l'a fait élire. Sur cette dette initiale, puis cette subordination par rapport à un homme populaire qui dirige la ville, qui y est tout-puissant, y compris vis-à-vis des parents de Nevenka, vient se plaquer le désir d'un homme pour une jeune femme, désir que tout l'entourage a deviné, perçu, vu... sauf peut-être celle qui en est l'objet. Du moins lui oppose-t-elle, à ce désir masculin, une forme de déni, qui l'aveugle. Il a deux fois son âge, perd sa femme d'un cancer, elle s'attendrit, lui propose son amitié. 

Quand, un soir, il la raccompagne, très pressant, Nevenka accepte qu'il monte chez elle et croit se débarrasser de son envie d'elle en lui cédant : une digue se rompt alors, qui va tout emporter. Après ce coup d'un soir, « Venki » pourrait devenir sa maîtresse attitrée en se dissociant, oublier qu'elle ne l'aime pas et le manipuler avec son corps, entrant dans un pacte de corruption généralisée, d'autant qu'elle s'est vue confier le portefeuille-clé des finances locales, mais elle n'a pas cette force ni ce cynisme. 

Leur relation, toxique, va devenir une lutte de tous les instants dès lors que Nevenka décide de se refuser à Ismael. La jeune femme part à chaque fois perdante, piégée. Elle résiste, il la harcèle d'appels téléphoniques, de sms, jour et nuit. Travaillant dans l'équipe municipale, elle est à sa merci quotidiennement, y compris en déplacement. Détruite, elle est convaincue par deux amies de s'enfuir à Madrid où elle retrouve un ami du temps de ses études. 

Elle va avoir la force de porter plainte, grâce à une femme médecin, socialiste, leader de l'opposition municipale, à qui elle revient se confier et demander de l'aide : la sororité l'emporte alors sur la rivalité politique. Un avocat madrilène proche du PSOE, et le soutien de ce condisciple retrouvé, qui l'aime, vont l'aider à attaquer en justice ce notable qui semblait intouchable. Elle gagnera cet ultime combat et son procès mais devra quitter l'Espagne pour vivre enfin une vie « normale » de femme (en Irlande, dans la vie réelle).

Les deux acteurs, Mireia Oriol (Nevenka) et Urko Olazabal (Ismael) sont remarquables. L'affaire Nevenka est un conte d'avertissement pour toutes les jeunes femmes jolies et diplômées qui fréquentent des hommes de pouvoir : que veulent-elles faire de l'intérêt qu'elles suscitent chez ces hommes, jusqu'où veulent-elles aller, avec quelles armes, quels signaux leur envoient-elles, à quoi sont-elles prêtes à consentir ? Mais l'avertissement vaut aussi pour les hommes : d'un mot, « un homme, ça s'empêche » d'autant, comme l'avait bien noté Sade dans son style impeccable, « qu'il n'est nul homme qui bande qui ne veuille être un despote. »

17 mai 2026

Chemins de traverse


"La vie elle-même sut ainsi s'occuper de moi"

Comment devient-on philosophe "de métier", tout à la fois enseignant, chercheur et bien sûr écrivain ? Cette biographie intellectuelle retrace le parcours d'Emmanuel Falque, enseignant à l'Institut catholique de Paris (et quel enseignant !), phénoménologue mais aussi théologien. S'il y a des chemins de traverse dans cet itinéraire, des courbes aussi dont Dieu, selon la formule rappelée, a su faire des lignes droites, il y a beaucoup de ponts entre disciplines et aussi des Rubicons à franchir, au risque de se mouiller et d'éclabousser les autres. Mais notre homme est intrépide.

Si le combat amoureux lui est familier, nourri par la contemplation de la lutte de Jacob avec l'ange peinte par Delacroix dans la chapelle des Saints-Anges, en l'église Saint-Sulpice (première à droite en entrant), c'est qu'il bataille âprement avec les oeuvres des morts et des vivants. 

Parenthèse. Il faut l'avoir vu arriver en salle de cours, légèrement essouflé, les cheveux en bataille, une pile de livres sous le bras, farcis de signets et de post-its multicolores, pour se convaincre que ce qui va suivre relèvera plus d'une lutte avec les mots et les concepts que d'un exposé lisse et incolore. La voix, haut perchée, entraîne le plus indolent des étudiants dans les hauteurs d'une pensée qui s'invente sous ses yeux pour se glisser dans ses oreilles. Passion permanente. Chez Falque, on ne s'endort pas. La transmission est son coeur battant.

Cette intrépidité est celle d'un "cancre glorieux", qui n'aimait rien davantage que le sport et qui a trouvé sa voie au sortir de l'adolescence, après une fugue et une conversion, et la rencontre de maîtres ès philosophie successifs, qui lui ont donné l'envie et la capacité d'en devenir un à son tour.

Emmanuel Falque a fait sienne une formule de Bernard de Clairvaux, recopiée par Heidegger : "Hodie legimus in libro experientiae". Ce primat, ce préalable, du "livre de l'expérience" sert de ligne de conduite au philosophe qui en a fait son leitmotiv. "D'abord vivre, ensuite philosopher".

Cette vie s'est aussi enracinée spirituellement dans deux communautés chrétiennes fréquentées successivement, celle du Chemin neuf d'abord, dès son mariage, précoce, avec Sabine Fos (devenue psychanalyste) dont il a eu quatre enfants, puis les Fraternités monastiques de Jérusalem. Mais il plaide aussi pour que le corpus chrétien soit un lieu de culture pour tous et non pas seulement de foi, réservé aux croyants déclarés tels.

Il est évidemment question de philosophie et de philosophes dans ce livre. On revient sur le "tournant théologique de la phénoménologie française", critiqué par Janicaud en 1991 et Falque évoque ce qui s'amorce peut-être pour lui aussi comme un tournant de pensée. Avec Hors phénomène (Hermann, 2021), il interroge une série d'événements "aux confins de la phénoménalité", humainement insurmontables : maladie, séparation, mort d'un enfant, catastrophe naturelle, pandémie. La phénoménologie rencontre-t-elle là ses limites, celles de l'impensable, de l'indicible, du non-phénoménalisable ?

Ce tournant intime pourrait-il le conduire, tel un Michel Henry à l'issue de sa carrière universitaire, à se consacrer exclusivement à la théologie et aux réponses que celle-ci pourrait apporter quand la philosophie atteint ses limites ?

Un livre passionnant de bout en bout, dans lequel Emmanuel Falque se confie comme jamais.



Chemins de traverse - Emmanuel Falque - entretiens avec Antoine Bellier - Desclée de Brouwer - 2026 (249 pages, 19,90 €)

20 avril 2026

Peut-être le hasard

Comment accompagner une mère qui perd pied dans une variété d'Alzheimer précoce, à 50 ans ? Ce livre aurait pu être un manuel de gériatrie, au chapitre des cas difficiles. Au lieu de cela, c'est le récit d'un combat furieux et épuisant pour ne pas perdre l'amour, reçu, redonné, même quand il semble que les cinq lettres de ce mot ne puissent plus s'assembler dans le bon ordre jusque dans la tête de ceux qui ont encore les yeux en face des trous, la fille et le fils, la mère, la soeur, la marraine, le Nouvel Homme (le premier s'est envolé dans un divorce comme s'il avait vu le coup venir) : d'un mot, l'entourage de l'im-patiente qui se défait inexorablement. 

En lisant, hier dans le train qui nous ramènait du Festival du livre de Paris et ce matin à cinq heures, je chasse ce point de détail que j'ai dans la tête - l'im-patiente avait aussi dans un coin de son cerveau, bien caché, du temps que celui-ci était fait pour être professeur de philosophie en classes préparatoires, une vieille tache, un frère mort noyé à dix-sept ans - dont il n'a jamais été question. Tabou familial.

Après que tout le monde a juré que "Marie-Pierre ? Jamais dans une institution !", les désordres croissants qu'impose la maladie, auront raison des résolutions généreuses des enfants, de la mère, de la soeur, etc. Mais un lieu alternatif qui naît va proposer une solution acceptable.

Agathe Charnet est cette jeune femme qui se bat jusqu'au bout avec les siens, jusqu'à l'impossible et l'insupportable, jusqu'aux cris de haine versés sur sa mère, jusqu'à désirer la mort, autre nom de l'arrêt, du terminus, tout le monde descend du train fantôme. La maison qui l'édite se nomme justement Les corps conducteurs. Ce sont bien les corps qui conduisent ce bal infernal quand les mots n'ont plus aucun sens. Corps qui lâchent et tiennent à la fois, corps réduits et irréductibles aux protocoles médicaux qui les camisolent tandis que les humains alentour tentent encore de les cajoler. Le sens et les sens perdus, pourtant, le livre les reconstruit avec une force lyrique étonnante, éclatés et annihilés, morcelés, en un puzzle pathétique auquel il manquera toujours des pièces. Il n'y a pas de "bonne mort". 

Peut-être le hasard est aussi un éloge à toutes celles et tous ceux qui travaillent sur le front de ces maladies, ceux qui dansent vraiment "au-dessus des abîmes". Au SMIC. 

 Peut-être le hasard - Agathe Charnet - Les corps conducteurs (315 pages, 21,50 €)

16 mars 2026

Protocoles


Prix Flaubert 2026

Constance Debré, dont on a salué dans ce blog les autres livres, nous emporte cette fois aux pays des peines de mort, aux cruautés plurielles. Car "la meilleure manière de tuer est une quête". Dans ces pays, curieusement, "il n'y a pas de bourreau. Il y a des équipes d'exécution". Et des protocoles précis, minutieux et soigneusement respectés. Dans la limite des compétences des exécutants, toutefois. Car dans ces pays, les médecins et infirmiers sont heureusement dispensés de donner la mort. Là où l'on pratique l'injection létale, la pose d'une perfusion ou d'une intraveineuse est donc effectuée par un agent quelconque, vous et moi. Ce qui n'est pas toujours une réussite. Auquel cas "Ils disent Je ne qualifierais pas forcément ce qu'il vient de se passer [i.e. une séance de torture médiévale] de problème."

Constance la pure, "chevalier de la foi", nous entraîne dans sa contemplation errante des mille et une manières de donner la mort à qui hante ses couloirs depuis dix ans, trente ans, jusqu'à ses derniers jours, dernières heures, détaillées, ordonnées. Entre deux descriptions cliniques d'exécutions plus ou moins ratées, elle visite un pays déboussolé et roule de ville en ville, de conférence en conférence et de corps en corps, prophète en équilibre au bord des enfers. "Vie éternelle, châtiment éternel". Avec pour seul viatique, cette citation de Saint Paul, en exergue : "Aux purs, tout est pur" (Tt 1,15). 

Protocoles - Constance Debré - Flammarion - 2026 (138 pages, 19 €)

03 mars 2026

Prophète en son pays



En contredisant, dans le titre de son livre, le proverbe adapté de l'évangile de Luc qu'il cite en exergue (et en latin !) - nul n'est prophète en son pays - Gilles Kepel se pose en éclaireur des sociétés occidentales mais tout son parcours démontre combien il a eu du mal à se faire entendre, tel un prophète de l'Ancien testament, chaque fois qu'il a rendu compte au fil de ses enquêtes de terrain des progrès irrésistibles de l'islamisme. 

Depuis l'assassinat en 1981 du "traitre" Sadate, coupable d'avoir fait la paix avec Israël, jusqu'aux attentats de 2015 qui ont secoué la France - Charlie Hebdo, Hyper Cacher, Bataclan, en passant par le 11 septembre 2001, Kepel n'a cessé de radiographer les sociétés musulmanes, les "banlieues de l'islam", notamment "les voix des cités" françaises, les "printemps arabes" et de rendre compte des "passions" qui les agitaient. 

Sa qualité d'arabisant lui a donné quelques longueurs d'avance sur bien des sociologues de l'islam autoproclamés et son livre, qui dresse le bilan d'une carrière, est aussi l'occasion pour lui de donner quelques coups de griffes à des confrères incompétents ou à des institutions et des hommes politiques qui ont refusé de compter avec son savoir accumulé, faisant preuve d'irénisme voire de complaisances ("islamo-gauchistes" puisqu'il valide la critique) vis-à-vis de l'islamisme et de son agenda aux mutations sanglantes.

Il n'est sans doute pas étonnant que sa perspicacité d'enquêteur ait été couronnée d'une quasi "fatwa" qui lui valut une protection policière, à l'instar d'un Salman Rushdie. Il s'inquiète sans doute à raison de l'effondrement des études arabes et islamiques en France, que ni l'Université ni l'État n'entendent soutenir. Il voit notamment dans la suppression en 2022 du master "Moyen-Orient Méditerranée" qu'il avait créé et animé à l'ENS depuis 2015 un nouveau signal de ce désintérêt - après la fermeture en 2010 à Sciences Po du master et doctorat spécialisé inauguré par Rémy Leveau en 1985 -  désintérêt qui est peut-être autant une paresse intellectuelle qu'une lâcheté scientifique.

Une synthèse passionnante, éclairante et inquiétante, qui incite à une vigilance renforcée.

Prophète en son pays - Gilles Kepel - éditions de l'Observatoire - 2023 (297 pages, 23 €)

4ème de couverture :

« Septembre 1980. Je vogue en direction d’Alexandrie. Je vais rejoindre le poste de doctorant qui m’attend au Caire pour ma thèse sur les mouvements islamistes.  J’ai 25 ans et j’inaugure ma vocation… »

Prophète en son pays est un récit de formation qui couvre les quatre décennies pendant lesquelles Gilles Kepel a parcouru le monde arabe et musulman, de l’Égypte au Maghreb en passant par le Levant et le Golfe, ainsi que les « banlieues de l’islam » de l’Hexagone et de l’Europe. Kepel fut en effet le premier à identifier et à étudier les mouvements islamistes, lors de l’assassinat de Sadate, en 1981, et à observer la naissance de l’islam en France dans ses significations multiformes.

Malgré l’écho international de sa vingtaine de livres, traduits en de nombreuses langues, ses analyses se sont régulièrement heurtées aux idéologies dominantes à l’Université – du tiers-mondisme d’hier à l’islamo-gauchisme d’aujourd’hui – comme aux politiques à courte vue des dirigeants français et de leur administration.

Sa mise en perspective de l’évolution du jihad faisant désormais autorité, et ses réflexions sur le « jihadisme d’atmosphère » alimentant le débat public, il en éclaire ici la controverse avec humour et érudition, face à la déferlante woke qui menace les études circonstanciées de l’islam contemporain et obère la libre réflexion sur notre société française.

L'Objet du délit

  Une troupe répète Les Noces de Figaro , l'opéra de Mozart, sur un livret tiré du Mariage de Figaro , de Beaumarchais. Une jeune influe...