04 février 2026

On ne verra pas les fleurs le long de la route


Sur la couverture du livre, il ne reste plus qu'une allumette à craquer. Elle semble dire : Je suis venu jeter  un feu sur la terre et comme je voudrais qu'il fût déjà allumé. A moins qu'elle ne soit l'ultime recours d'un monde qui a déjà tout essayé ? Ou l'image du dernier livre à lire, l'unique chance restante d'enflammer notre imaginaire ?

Eric Pessan nous emmène en voyage, une longue traversée, sans destination précise, d'un paysage ravagé par le dérèglement climatique. Est-ce une fuite ou une recherche ? Le narrateur est au volant, sa compagne silencieuse, sur le siège du mort, écrit des poèmes. Elle, il va la perdre et la retrouver, avec une voix. Lui, écrire ne l'intéresse plus guère : il voudrait "imaginer d'autres performances", à la rigueur en tenir le "journal", pour secouer cette société qui ne lit plus, d'où le livre qui reliait a progressivement disparu. C'est une sorte de pillard révolté, qui vit sur l'habitant, fracturant des maisons abandonnées et leurs piscines insolentes, pour les squatter l'espace d'une nuit et vider leurs frigos, rayant rageusement les carrosseries des SUV et autres 4X4. Pour lui, comme pour l'auteur, le déclin de la lecture signe le déclin du monde. Deux inquiétudes jumelles, insupportables.

Chemin faisant, notre auteur nous invite aussi à une traversée littéraire. Son livre est un patchwork passionné. Il assemble 1036 citations qu'il appelle en renfort à son discours et qui courent en italique à travers son texte, chacune dûment référencée en note de bas de page, dispositif qui le ferait pour un peu ressembler à une thèse d'universitaire. Extraites à l'emporte-pièce de leurs contextes, elles entrent en fusion avec les mots propres de Pessan, détachées de leur livre d'origine pour se vouer au sien et s'y fondre dans son creuset brûlant. Ce casse littéraire exhibe-t-il au passage la bibliothèque idéale de notre auteur ? 

Le narrateur avait un but qu'il ignorait et qui se présente enfin à lui au terme de son "road-trip", comme une récompense, un refuge, un conservatoire de ce qu'il aime par-dessus tout et veut préserver sur cette terre qui se défait et meurt, pour nourrir un autre monde à venir, encore incertain. 

Et nous lecteurs comprenons enfin ce que nous avons entre les mains : un livre unique, fait de tous les livres et qui les vaut tous et que vaut n'importe quel autre.

 On ne verra pas les fleurs le long de la route - Éric Pessan - Aux forges de Vulcain (203 pages, 19 €)


PS : Pour les amateurs de LJ, le livre d'Éric Pessan ne manquera pas de faire écho au Zapland (2016) de Marie-Aude Murail, livre charnière où elle s'interrogeait elle aussi, quoique de façon moins angoissée, sur la perspective d'un monde sans livres.

03 janvier 2026

Les nouveaux prêtres


Soixante ans après, je viens de relire ce livre. Ou plutôt de le lire, car à 15 ans, qu'en avais-je compris ? Peut-être l'essentiel puisque c'est la figure lointaine de l'abbé Paul Delance, telle que décrite et exaltée par Michel de Saint Pierre, qui s'était fondue avec celle proche, aimée et admirée, de mon aumônier de lycée, fusion qui m'avait conduit à entrer au séminaire Saint-Sulpice à la rentrée 1968, doté de cet embryon très imaginé de modèle sacerdotal à imiter.

Je ne sais comment ce livre était arrivé entre mes mains. Mais quand j'en avais parlé à mon aumônier, l'abbé Michel Raymond, je me souviens qu'il l'avait balayé d'un revers de main. Il trouvait déjà le titre scandaleux. Non, "les" nouveaux prêtres n'étaient pas tous semblables à Jules Barré et Joseph Reismann, les deux vicaires de choc ayant déjà pactisé avec le Diable selon notre auteur, c'est-à-dire le marxisme et ses représentants sur terre, ces communistes de nos banlieues, qui avaient été aussi les "compagnons de route" dans la Résistance. Mon aumônier m'avait même fourni le livre antidote de Patrick de Ruffray, Les nouveaux infidèles, paru en mars 1965, réponse à ceux qui étaient déjà tentés, à la suite de Michel de Saint Pierre, de prendre leur distance avec les orientations conciliaires alors toutes scellées. 

C'est que Les nouveaux prêtres amorçait déjà la réaction d'une fraction des catholiques, qui s'est prolongée jusqu'à nous, aux principales constitutions conciliaires novatrices, L'Église dans le monde, La liberté religieuse, L'œcuménisme, etc. En gros comme en détail, la réaction à l'aggiornamento appelé par Jean XXIII et élaboré par le collège des évêques du monde entier réunis à Rome. Le même Jean XXIII qui, en réponse à la question de Jean Guitton : "C'est quoi, un concile ?", s'était contenté d'ouvrir une fenêtre de son bureau. Fenêtre par laquelle, pour beaucoup, devait entrer le péché suprême de l'Église conciliaire : le relativisme.

Les nouveaux prêtres est un véritable roman, bien écrit, roman sociologique, mais c'est aussi une sorte de manifeste qui entend montrer ce qu'est un vrai prêtre, l'abbé Paul Delance, qui vient d'arriver dans la paroisse, bien différent des vicaires "progressistes" déjà en place que les communistes locaux ont progressivement "marxisés", vicaires dans la ligne de mire de Saint Pierre tout au long de son récit.

Le curé, l'abbé Florian, est un peu débordé par son fougueux Premier Vicaire, Jules Barré, dans lequel il voit malgré tout un nouveau type de missionnaire dans le monde ouvrier. Paul Delance, de son côté, mystique, priant, orateur simple, va rapidement remplir l'église et voir les pénitents faire la queue devant son confessionnal, au grand dam de ses confrères qui pestent sur les bourgeois "talas" (ceux qui vont-t'à la messe, dans l'argot de l'ENS) et leur préfèrent les pauvres des cités HLM, éloignés durablement de l'Église.

D'autres figures traversent le roman : l'évêque, Mgr Mérignac, tout en prudences épiscopales ;  l'agnostique Georges Gallart, savant biologiste et patriote, force de la nature, plume assassine dans La Moelle, feuille qu'il rédige de la première à la dernière ligne, amant de Sophie mais qui va se détourner d'elle progressivement, au fil de sa démarche de conversion soutenue par l'abbé Delance. 

Sophie, jalouse de Dieu, va tenter de lutter contre cette religion qui lui prend celui qu'elle aime. Avec l'horreur - ou la peur ? - du sacré qui est en elle, elle interrogera l'abbé Delance, tantôt combative, tantôt provocante, jusqu'au confessionnal. Et puis il y a Madeleine, l'athée au grand cœur qui, elle, prend en pitié Joseph Reisman, le petit vicaire harassé par le quart monde qu'il tente de sauver, et le recueille parfois chez elle, contre elle... Michel de Saint Pierre n'aime pas ses personnages féminins.

Il brosse un tableau haut en couleurs de la France des années soixante, aussi à l'aise dans le bureau d'un ministre que dans un bidonville miséreux. Il montre quel grand écart fait déjà cette société, pointe les risques encourus selon lui par les prêtres qui ont choisi de s'immerger dans le prolétariat, leur solitude aussi dans un monde déprimant, sans futur. Mais aussi la force que peuvent donner la prière, la spiritualité. Malgré lui - car son anticommunisme est viscéral - il décrit aussi cet échange que notait Marcuse, citant Walter Benjamin à la fin de L'Homme unidimensionnel : "C'est seulement par les sans-espoirs que l'espoir nous est donné".

Ce livre, aussi passionné que partial, écrit par un aristocrate de droite dans les dernières années du Concile, quatre ans avant le "révolution" manquée - Aron la qualifiera d'"introuvable" -  de 1968, propose un instantané en rouge et noir de la société française, à un moment charnière de la vie de l'Église catholique. Bien des tensions qui traversent celle-ci aujourd'hui sont nées à cette époque, et Michel de Saint Pierre montre leur naissance et leur impact sur le monde catholique et singulièrement sur ses clercs. Soit la naissance d'une crise, non encore dénouée, mais au final salutaire pour l'avenir du christianisme ?

Les nouveaux prêtres - Michel de Saint Pierre - La Table Ronde - 1964 (313 pages - 16,45 F) 




09 novembre 2025

Jean-Claude Guillebaud : un souvenir de jeunesse

 

Photo : Louis Monier

Jean-Claude Guillebaud est mort à Angoulême ce 8 novembre 2025.

Lorsque j'ai commencé en 2011 mes recherches sur la mort inexpliquée de mon frère Christian en mars 1963, j'ai contacté Jean-Claude Guillebaud car je savais qu'il avait été en classe avec lui au moins une année au lycée Guez de Balzac d'Angoulême. Une photo de classe de l'année scolaire 1960-1961, que je lui ai envoyée, en faisait foi.

Bien qu'il ne se souvînt pas de mon frère, il avait accepté d'échanger avec moi sur ses dernières années de lycée qui coïncidaient avec la fin de la guerre d'Algérie et les soubresauts tragiques provoqués par l'OAS.

Et il m'avait invité à le rencontrer à Paris.
Le 11 avril 2012, il m'attendait donc dans son bureau des éditions Les Arènes, sises à l'époque dans une adresse historique, le 27 rue Jacob, siège jadis des éditions du Seuil. Il m'invita dans sa « cantine », le restaurant La Muraille de Jade, rue de l'Ancienne Comédie, où il me fit remarquer Anna Karina qui déjeunait à quelques tables de nous.

Puis il me conta, entre autres choses, un événement de l'année 1962 qui l'avait concerné. Le 15 mars, un commando Delta, le bras armé de l'OAS, avait assassiné à Alger six éducateurs – dont le poète algérien Mouloud Feraoun. Le ministre de l'Éducation de l'époque avait décrété une minute de silence dans tous les établissements scolaires à la mémoire des victimes des terroristes, emmenés par le lieutenant Roger Degueldre, un déserteur du 1er REP (qui, arrêté, serait fusillé quatre mois après).

Né à Alger, Jean-Claude Guillebaud était partagé entre un père, général gaulliste, qui s'était illustré en Italie à la bataille du Mont Cassin, et une mère « pied-noir », proche de l'Algérie française. Et il penchait plutôt du côté de sa mère à ce moment-là. Aussi refusa-t-il avec trois autres condisciples de s'associer à la minute de silence du 19 mars. Dans toute la France, ils furent quelque 1500 dans ce cas (dont Patrick Buisson). Les quatre contestataires furent exclus illico du lycée.

Mais ils ne s'en tinrent pas là. Quelques jours plus tard, apprenant que les syndicats allaient déposer une gerbe à La Bussatte à la mémoire des victimes de l'OAS, ils se cotisèrent pour en confectionner une autre, dédiée celle-là « à la mémoire des victimes du FLN ». Quand ils arrivèrent avec leurs fleurs et leur calicot provocateur, ils se firent tomber dessus par la CGT et, dûment tabassés, ne durent leur salut qu’aux policiers qui les exfiltrèrent de la cérémonie. Le lendemain de cet « exploit », la police vint voir Madame Guillebaud et lui conseilla d’envoyer son fils au vert quelque temps... Il partit alors comme pion à Nice pendant trois semaines. Puis il revint et, renonçant au projet vengeur qu'il avait d'abord formé, juste après son exclusion, de passer le bac en solo, il entra au collège catholique Saint Paul tout proche du lycée et réussit l’examen de justesse. À la rentrée 1962, il s'inscrivait en Droit à Bordeaux.

Pendant ce repas, Jean-Claude me parla de cette époque troublée et de sa jeunesse. Il n'était jamais retourné en Algérie, dont il avait la nostalgie, mais il en avait le projet, qu'il finit par mettre à exécution.  Il me confia aussi son bonheur et son étonnement d'avoir un grand fils qu'il avait eu très tôt, à l'âge de 20 ans.
Malheureusement, je n'avais plus revu ce généreux et chaleureux témoin, bien qu'il m'eût invité à passer le voir en Charente. Je le regrette aujourd'hui. Qu'il repose en paix.


20 octobre 2025

Un sacré cœur !



Je me retrouvai hier* après-midi au cinéma Le Grand Club de Gien pour voir le film documentaire Sacré Cœur, de Sabrina et Steven Gunnell (ancien leader de l'éphémère boys band Alliage, (re)converti, voir l'interview du couple sur KTO), en compagnie de quelques visages connus de la paroisse. La feuille d'annonces de ce dimanche en gris avait rappelé la séance à saisir.

Le film mêle biopic de sainte Marguerite-Marie Alacoque, reconstitution du calvaire de Jésus, gloses d'ecclésiastiques médiatisés sur la sainte, images des nombreux mouvements de piété populaire envers le Sacré-Cœur de par le monde. On voit les reliques de la sainte promenées en Colombie et dans d'autres pays, et toute une jeunesse sautillant à Paray-le-Monial (71) sur les rythmes de la « pop louange » propulsés par les groupes musicaux dans l'orbite de l'Emmanuel, dont le sanctuaire bourguignon est le fief. 

En contrepoint aux impressionnants tourments physico-mystiques de la sainte, il y a beaucoup de cette ferveur des grands rassemblements, version moderne des pèlerinages renouvelée par les JMJ voulus par saint Jean Paul II. Il semble que les évangéliques américains aient déteint sur certains catholiques et les aient « décoincés » : les mains se lèvent, les corps dansent, les voix s'envolent loin de nos assemblées dominicales par trop introverties. 

Et puis au milieu de toute cette agitation se glisse silencieusement le fauteuil roulant d'un jeune homme, atteint par la myopathie de Duchenne, qui confesse son cœur à cœur vital avec ce Sacré Cœur ; et surgit le visage de Clémentine Beauvais, autrice jeunesse partie à la recherche de son ancêtre Alacoque à travers l'univers des « chachas » (surnom des charismatiques de l'Emmanuel) et les textes étonnants laissés par la sainte dont elle a livré une exégèse filiale toute personnelle en 2021, dans Sainte Marguerite-Marie et moi, exégèse d'une agnostique qui mérite le détour.

Julie Budria qui joue Marguerite-Marie est-elle trop jolie pour le rôle ? Rien ne dit que son modèle était moche. La joie des charismatiques est-elle trop bruyante et extérieure pour être totalement spirituelle et sincère ? Ne risque-t-elle pas de faire oublier la Croix et de remplir trop vite le tombeau vide ? On pourra aussi regretter la reproduction par trop sulpicienne (ou gibsonienne) de la scène du Golgotha ou de voir apparaître le nom de M. Bolloré au générique. Mais c'est à chacun·e de se faire une opinion et de répondre en personne à ces questions.

Y a-t-il une sourde rivalité avec la basilique Notre-Dame du Sacré Cœur d'Issoudun fondé par Jules Chevalier pour que ni le sanctuaire ni l'oeuvre de ses missionnaires n'aient été cités dans ce documentaire ? Paray-le-Monial ni l'Emmanuel n'ont le monopole du cœur de Jésus, j'en sais quelque chose, moi que ma grand-mère associa à l'Archiconfrérie d'Issoudun le 20 juillet 1952, deux ans après ma naissance...

Quoiqu'il en soit, le cœur brûlant du Christ qui emplit le sein de Marguerite-Marie pour la plier de joie et de souffrance – c'est une joie et une souffrance - nous confirme qu'il n'est pas de grâce qui ne coûte à celui qui la reçoit, comme le plus sûr indice de sa Présence amoureuse, d'un amour digne d'être aimé. Ce simple rappel valait bien quelques images et les risques associés au désir de montrer l'invisible.



* deux ans, presque jour pour jour, après la projection dans ce même cinéma, du film Sacerdoce.




05 septembre 2025

Le consultant

Blesser/Guérir
 "Les consultants sont comme les Juifs :
incapables d'expliquer ce qu'ils sont."

Simon Maïmonide


J'avais écouté David Naïm avec intérêt dans Les Matins de France Culture le 29 juillet dernier

Dans ma carrière administrative à l'Insee, j'ai croisé quelques consultant·es venu·es nous aider à rationaliser notre activité, à nous rendre plus productifs, etc. Leurs regards extérieurs nous aidaient parfois à percevoir les travers de nos organisations bureaucratiques ou de nos comportement managériaux que nous n'étions pas capables de voir par nous-mêmes. Ils mettaient aussi à l'épreuve nos volontés et nos capacités de changement... Et nous laissaient parfois sur une petite phrase. Je me souviens de l'une d'entre elles, Françoise Piotet, qui était professeur au CNAM et dont le leitmotiv était : "Dites-moi comment vous comptez, et je vous dirai comme vous êtes organisés".

J'étais d'autant plus intéressé par ce livre que mon fils a travaillé au début de sa carrière dans deux des "Big Four", comme on nomme les quatre grands cabinets anglo-saxons, Deloitte, Ernst & Young, PwC (PricewaterhouseCoopers) et KPMG. Et qu'une de ses filles au moins va suivre la même voie. J'ai donc acheté Le Consultant et l'ai lu.

Le personnage central - le consultant - se nomme Simon Maïmonide, oui, vous avez bien lu Maïmonide, comme le célèbre talmudiste du XIIe siècle, l'auteur du Guide des égarés, dont Simon lui-même ignorait tout avant que Dominique Martin, un ancien qui l'accueille dans son "placard" le deuxième jour, ne s'exclame devant son nom.

Nous allons suivre Simon sur vingt années, depuis son arrivée dans l'entreprise jusqu'à son intronisation comme Associé, la place la plus enviée juste avant celle de big boss, et le moment de sa disgrâce. Son rythme de vie ? C'est celui d'une chaussette dans une machine à laver qui finit rincée dans le tambour du capitalisme. Le premier couple qu'il forme avec Judith, rencontré à HEC, n'y résiste pas. Quand il se marie avec Céline, une enseignante, il va compter son propre salaire en "kiloprofs", ce qui a le don d'agacer l'étalon en question, qui, lui, résistera... 

Ces vingt années sont trépidantes. L'humour de l'auteur aussi. Ambitions, compétition, rivalités, évaluations de tous les instants sont l'ordinaire de ces employés payés comme des princes et essorés, on l'a dit, comme des chaussettes. 

Il y a un contrepoint intéressant, du point de vue de la dramaturgie, entre l'activité de Simon, en permanence au chevet du capitalisme, et celle de Céline son épouse, enseignante en REP+, au chevet de ses conséquences. 

David Naïm ne laisse pas non plus dans la poche de son héros le "judaïsme non pratiquant" de celui-ci qui ressurgit à intervalles réguliers dans ses conversations. La mort inattendue de son vieux chat, Sultan, qu'il n'a jamais aimé, incitera d'ailleurs Simon à revisiter le rituel juif des obsèques, en quête d'un kaddish peu... orthodoxe.

Ce roman vaut pour le bilan d'une vie qu'il tente de dresser après l'avoir racontée à bride abattue. Simon a-t-il réussi la sienne ? Il n'a pas de critère décisif de discernement pour en juger. Et sa vie n'est pas finie. Mais le livre se clôt sur une interrogation qui lui est faite par son ex-futur beau-père et qu'il emporte comme un viatique pour la suite : "Es-tu celui qui abîme le monde en espérant être pardonné ? Ou celui qui tente de le réparer ?"

Et si les deux faisaient la paire, comme le suggère le Talmud ?


En exergue au recueil de Gérard Murail, Blesser Guérir (1977)


Le consultant - David Naïm - éditions Goutte d'Or - 2025 (319 pages, 21 €)

31 août 2025

La collision


Nous les humains vivons dans des univers parallèles qui ne sont pas destinés à se rencontrer. Mais il arrive pourtant que ces mondes se croisent, non sans dommages, parfois. 

La collision appartient à ce genre de livre que des journalistes écrivent quand il se trouvent trop à l'étroit dans le format d'un article de presse. Ils se transforment alors en écrivains, se donnant le temps et l'espace pour traiter leur sujet. 

Parfois aussi, ce sont des écrivains de métier qui vont chasser sur les terres des journalistes et s'emparent d'un fait divers qui en vaut la peine, soit du fait de son caractère exceptionnel, soit au contraire parce que sa banalité crue le rend apte à refléter l'époque.

Le livre de Paul Gasnier ne rentre dans aucune de ces catégories - ou dans les deux - parce que le fait divers en question a frappé son auteur en plein cœur, à l'autre bout de la planète, déversant sur lui successivement sidération, chagrin, colère, haine jusqu'à un sentiment d'impuissance face aux récupérations politiques que son contexte aurait pu susciter, à quoi d'autres faits divers n'avaient pas échappé avant. Et depuis.

Le 6 juin 2012, une femme de 54 ans s'engage en vélo dans la rue Romarin, sur les pentes de la Croix-Rousse à Lyon ; derrière elle, une puissante moto KTM 654 échappe au contrôle de son conducteur, un garçon de 18 ans, qui a voulu faire une "roue arrière" et heurte violemment à la tête la cycliste qui sera déclarée cliniquement morte une semaine après.

Paul Gasnier a alors vingt et un ans. Il va devenir journaliste. En lui se développe de son propre aveu "une colère à induction lente" dont il fera enfin quelque chose le jour où, dix ans après, il éprouvera avec une certaine épouvante, lors d'un meeting, que cette colère ressemble à celles que manipule sous ses yeux de journaliste un candidat d'extrême-droite à l'élection présidentielle de 2022.

Car l'auteur de l'homicide routier commis sur sa mère s'appelle Saïd. Ses parents sont Marocains. Son frère aîné Abdel a été abattu l'année précédente de l'accident par un de ses anciens amis, sur fond de trafic de drogue. Saïd a emprunté un instant une moto surpuissante qu'il n'avait pas le droit de conduire, a voulu frimer devant ses potes et il a tué Christine Lelong.

Que faire de sa colère d'orphelin confronté à l'absurde ? Paul Gasnier décide de la muer en un livre-enquête passionnant et tragique, anatomie complète d'un fait divers, interrogeant nombre de ses protagonistes, témoins, travailleurs sociaux, avocat, juge, allant même jusqu'à contacter la sœur aînée de Saïd, ultime audace de son enquête qui répugnera à remonter jusqu'au coupable. Si ce n'est pour constater que ni le remords, ni quelque sentiment de culpabilité, ni la Justice, ni les condamnations n'ont remis ce jeune homme dans le "droit chemin", celui qu'il aurait pu emprunter dans un autre monde s'il y était né, ce monde qu'il a fracturé sans y entrer. 

En mourant, Christine Lelong n'a pas sauvé Saïd. Jusqu'à présent.

À Lyon, ce "vélo-fantôme" rend hommage à Christine Lelong.

PS : La collision est dans la première sélection de 15 titres en lice pour le prix Goncourt 2025.

 La collision - Paul Gasnier - Gallimard - 2025 (161 pages, 19 €)

24 août 2025

J'ai besoin d'ange

 


Depuis deux ou trois jours, mu par je ne sais quel instinct, j'ai repris la lecture, un peu ingrate je dois l'avouer, du Chemin de la perfection de Thérèse d'Avila. Au réveil ce matin, à 06:06, l'heure du diable qui m'a lancé un coup d'œil verdâtre avec ses yeux digitaux, j'ai rouvert le livre qui porte en couverture un ange et, sur la 4ème, j'ai lu cette légende : "Jusepe de Ribera, St Pierre libéré de sa prison par un ange (détail)". Moi le renégat, comme le répète un certain Jean, un ange est venu un jour jusqu'à moi pour me délivrer et m'a désigné de son index la porte de sortie.

Puis, lisant mon Prions en Église, en ce 21e dimanche du temps dit "ordinaire", je m'aperçois que la porte du jour est une porte par laquelle il faut entrer et qu'elle est étroite (Luc 13, 22-30). Porte étroite dont Gide a fait le titre d'un livre. Y a-t-il un ange pour me la désigner, un ange pour m'y attirer, un ange pour m'y pousser, tant que la porte est ouverte ? Environné d'anges, il m'est arrivé de vouloir les imiter, quand je ne voulais pas vulgairement m'en saisir. Mais Pascal a raison : à faire l'ange, on fait la bête. D'ailleurs il n'y a pas de manuel de "L'imitation de l'ange". Pourrait-on même les suivre, les attraper, eux qui ont des ailes et nous qui marchons pesamment sur terre ? Non, ils nous montrent simplement la direction, de leur index pointé : "C'est par ici !", la sortie, l'entrée, le chemin. Et ils s'éclipsent. "Et l'ange la quitta", conclut saint Luc     après l'Annonciation. C'était Gabriel, cette fois-là.

Est-ce le même instinct qui m'a poussé à me flanquer de Michel, l'archange qui combat le démon ? Vade retro, Satanas. Oui, j'ai besoin d'ange. Je l'écris au singulier car ils n'ont pas tous un nom, ces obscurs serviteurs de Dieu.
La porte reste ouverte, le chemin resserré (Matthieu 7, 14). Il n'est pas trop tard, n'est-ce pas ?
Mais qui sont mes anges ? Les femmes ? Les hommes ? Les enfants ?

On ne verra pas les fleurs le long de la route

Sur la couverture du livre, il ne reste plus qu'une allumette à craquer. Elle semble dire : Je suis venu jeter  un feu sur la terre et c...