Des mots en passant
27 septembre 2026
Un Américain à Paris
06 juillet 2026
Les choix d'un conseil municipal
Une autre discussion a porté sur le développement d'un projet photovoltaïque porté par Enedis Centre-Val-de-Loire, les panneaux solaires devant recouvrir à terme 13 % de la surface de la commune ! Préférables à des éoliennes ? Là encore les opinions de chacun divergeaient. Qu'est-ce qui défigure le plus un paysage ? Un champ noir de panneaux solaires (et autant de terres agricoles en moins) ou ces modernes moulins à vent qui défient Don Quichotte ? Aurons-nous dans l'avenir plus de vent que de soleil ou l'inverse ?
03 juillet 2026
L'Objet du délit
Une troupe répète Les Noces de Figaro, l'opéra de Mozart, sur un livret tiré du Mariage de Figaro, de Beaumarchais. Une jeune influenceuse-mannequin en vue, Mirabelle, a été invitée à faire la mise en scène. Elle ne connaît rien à l'opéra ni à Mozart mais c'est le principe d'affichage, énoncé par Igor, le chef d'orchestre (Daniel Auteuil), résigné aux codes de la société du spectacle : « on prend des gens connus qui n'y connaissent rien ».
Mirabelle est pleine de bonne volonté : elle veut dénoncer le patriarcat et le domination masculine en démasquant la masculinité toxique du comte Almaviva. Et pour bien souligner son intention, elle a fait parsemer la scène d'énormes phallus noirs oscillants, aussi comiques que grotesques : les sujets du délit, sans doute...
Il se trouve que, lors d'une des premières répétitions, Roberto Piazzoni, le ténor italien qui incarne le comte, serre d'un peu trop près le sein de la jeune chanteuse, Sophie – le véritable « objet du délit », c'est du moins le « ressenti » de celle-ci – qui par ailleurs n'arrive pas à chanter en rythme et qui a été imposée sur scène par son père, un des mécènes qui a donné 300 000 € à cet effet... Piazzoni fait aussi une remarque raciste à Cora, seule chanteuse noire de la troupe (« pour les quotas » expliquera-t-elle, mais elle chante admirablement), Cora qui va pousser Sophie à réagir à ce geste scénique du ténor qu'elles requalifient sans hésitation d'« agression sexuelle ».
Il s'ensuit un scandale à la mode #MeToo, qui fuite dans la presse. Mirabelle, qui n'arrête pas de s'excuser, se lamente de n'avoir pas assuré une « safe place » à ses artistes, en clair un espace de jeu exempt de toute possibilité d'agression sexuelle. Exit le ténor italien car la troupe s'est réunie et a voté pour son exclusion lors d'une « AG », tribunal improvisé. Parallèlement, le chef d'orchestre s'inquiète des « révélations » annoncées aux journalistes par une célèbre chanteuse lyrique qui ménage le suspense autour des « noms » qu'elle s'apprête à balancer... Sera-t-il l'un d'eux ? Il confie ses angoisses à Hannah Liebman (Agnès Jaoui), l'autre star lyrique, qui chante le rôle-titre de la comtesse et qui a été jadis sa (trop jeune ?) maîtresse. Hannah-Agnès considère avec une distance amusée les indignations de ses consœurs plus jeunes et les angoisses rétrospectives d'Igor.
La représentation est menacée à la dernière minute par la défaillance du ténor remplaçant. Le comte Almaviva initial, Piazzoni, vedette ombrageuse par qui le scandale est arrivé, acceptera-t-il au dernier moment de revenir sur scène pour sauver l'opéra ?
Agnès Jaoui s'est visiblement bien amusée. Hannah qui prend ses distances, c'est elle. Elle montre le fossé qui sépare deux générations de femmes (et d'hommes) : celle qui savait à peu près jusqu'où ne pas aller, au risque de perdre quelques plumes et celle qui n'a plus envie du tout d'y aller, ni de rien laisser passer, au risque ne plus pouvoir ni savoir jouer. Car le jeu implique des marges, des écarts. L'enjeu est bien celui-ci, au sein du monde du spectacle, mais peut-être aussi dans la vie : jouer est-il encore possible si ces marges, ces écarts sont soupçonnés, réduits voire supprimés ?
L'Objet du Délit - film d'Agnès Jaoui - 2026
15 juin 2026
Quitter la nuit
Comment quitter la nuit ? Le jour qui vient et les suivants suffiront-ils à dissiper les ombres, à redessiner ces contours qui tremblent encore, peinant à séparer dans les souvenirs les corps de leurs empreintes et à reconstituer l'ordre mystérieux qui préside à une rencontre, ces signes émis et reçus, tous ces attracteurs étranges nourris au chaos de nos pulsions.
Delphine Girard, une réalisatrice belge née au Québec, a conçu un premier court-métrage (17 mn), intitulée Une soeur. Une voiture roule dans la nuit. Un homme est au volant. Silencieux. Sa passagère appelle sa soeur pour prendre des nouvelles de sa fille, qu'elle lui a confiée pour s'accorder une soirée. C'est du moins ce qu'elle fait croire à l'homme qui la conduit elle ne sait où, sous séquestre. À l'autre bout du fil finit par se dévoiler au spectateur, Anna (Veerle Baetens), une policière, qui doit comprendre que cette femme qui l'appelle est en danger et qui doit s'efforcer de la localiser pour faire intervenir une patrouille. Y parviendra-t-elle ? Comment obtenir d'Aly (Selma Alaoui), la femme menacée, les indications qui permettront de savoir où elle se trouve sans éveiller l'attention de Dary, le chauffeur (Guillaume Duhesme) ? Le trio de ce thriller intense se noue jusqu'au dénouement : l'homme, la femme et la policière pseudo-soeur. Huis-clos d'une voiture et poker menteur. "Je me souviens" sera la phrase libératrice. Clin d'oeil à la devise du Québec ?
De ce mini-thriller, Delphine Girard décide d'exploiter les potentialités en développant les personnages. Que se passe-t-il au bout de la nuit ? Que deviennent Aly libérée, Dary arrêté et Anna, "soeur" d'une nuit ? Quitter la nuit (2023) est le long-métrage, engendré à partir du court (inclus dans le DVD), qui s'intéresse aux destins des trois acteurs de cette nuit dramatique.
Delphine Girard voulait montrer (interview en bonus) en quoi Police et Justice ne s'intéressent que médiocrement aux victimes, tout occupées qu'elles sont à qualifier des crimes et à punir des coupables. Elle explore aussi les zones grises d'une rencontre entre une femme et un homme, qui "tourne mal" - qualifiée de "viol" par la Police - malgré eux. La réalisatrice veut combattre le manichéisme qu'impose l'appareil Police-Justice, qui a besoin de vraies victimes qui se reconnaissent telles sans l'ombre d'un doute et de vrais coupables qui avouent leur crime. Des pures victimes, des purs criminels. Mais Aly répugne à porter plainte, voudrait la retirer, veut que son agresseur soit condamné mais qu'il n'aille pas en prison, déclare "je n'aurais pas dû monter dans cette voiture", etc. ; mais Dary s'obstine à répéter, même à sa mère : "je n'ai rien fait" ; on sait gré à la réalisatrice qu'aucune image racoleuse ne fasse pièce à son déni.
Delphine Girard suit ses personnages et nous balade jusqu'au procès et même après. Étrangement, Anna n'arrive pas, elle non plus, à quitter cette nuit au cours de laquelle elle a secouru une femme en passant pour sa "soeur", qu'elle finit par retrouver. Et c'est cette sororité réunie autour d'Aly, Lulu la vraie soeur et Anna la soeur d'une nuit, qui referme la porte au nez de Dary revenu "parler" avec Aly pour tenter de comprendre avec elle ce qui lui est arrivé, ce qui leur est arrivé, de trouver les mots qui ont manqué à son désir - à leurs désirs - cette nuit-là, mots forclos par la condamnation décidée par la Justice.
En quittant ce film, j'ai pensé à "martyr", qui vient d'un mot grec qui signifie "témoin". C'est dans le fait qu'il témoigne, et par ce dont il témoigne, que le martyr n'est pas réductible au statut de "victime". La victime peut s'arracher au sort qu'on lui a infligé en témoignant de ce qui lui est arrivé, en prenant une parole qu'on ne veut pas toujours lui accorder, en se haussant à ce rôle, restaurateur de dignité, qu'on lui refuse : celui de témoin légitime et nuancé des événements et de soi.
Quitter la nuit - réalisé par Delphine Girard (2023) (104 mn)
11 juin 2026
L'affaire Nevenka
L'affaire Nevenka (2024), de la réalisatrice Iciar Bollain, est un film inspiré de faits réels, qui retrace la première condamnation d'un homme politique espagnol pour harcèlement d'une jeune collaboratrice, au début des années 2000.
Les mécanismes d'emprise progressive sont bien décrits. Nevenka Fernandez, intelligente et jolie, doit son poste et son ascension rapide au maire de Ponferrada, Ismael Alvarez, qui l'a engagée au premier coup d’œil – diplômes et physique - dans son équipe municipale et l'a fait élire. Sur cette dette initiale, puis cette subordination par rapport à un homme populaire qui dirige la ville, qui y est tout-puissant, y compris vis-à-vis des parents de Nevenka, vient se plaquer le désir d'un homme pour une jeune femme, désir que tout l'entourage a deviné, perçu, vu... sauf peut-être celle qui en est l'objet. Du moins lui oppose-t-elle, à ce désir masculin, une forme de déni, qui l'aveugle. Il a deux fois son âge, perd sa femme d'un cancer, elle s'attendrit, lui propose son amitié.
Quand, un soir, il la raccompagne, très pressant, Nevenka accepte qu'il monte chez elle et croit se débarrasser de son envie d'elle en lui cédant : une digue se rompt alors, qui va tout emporter. Après ce coup d'un soir, « Venki » pourrait devenir sa maîtresse attitrée en se dissociant, oublier qu'elle ne l'aime pas et le manipuler avec son corps, entrant dans un pacte de corruption généralisée, d'autant qu'elle s'est vue confier le portefeuille-clé des finances locales, mais elle n'a pas cette force ni ce cynisme.
Leur relation, toxique, va devenir une lutte de tous les instants dès lors que Nevenka décide de se refuser à Ismael. La jeune femme part à chaque fois perdante, piégée. Elle résiste, il la harcèle d'appels téléphoniques, de sms, jour et nuit. Travaillant dans l'équipe municipale, elle est à sa merci quotidiennement, y compris en déplacement. Détruite, elle est convaincue par deux amies de s'enfuir à Madrid où elle retrouve un ami du temps de ses études.
Elle va avoir la force de porter plainte, grâce à une femme médecin, socialiste, leader de l'opposition municipale, à qui elle revient se confier et demander de l'aide : la sororité l'emporte alors sur la rivalité politique. Un avocat madrilène proche du PSOE, et le soutien de ce condisciple retrouvé, qui l'aime, vont l'aider à attaquer en justice ce notable qui semblait intouchable. Elle gagnera cet ultime combat et son procès mais devra quitter l'Espagne pour vivre enfin une vie « normale » de femme (en Irlande, dans la vie réelle).
Les deux acteurs, Mireia Oriol (Nevenka) et Urko Olazabal (Ismael) sont remarquables. L'affaire Nevenka est un conte d'avertissement pour toutes les jeunes femmes jolies et diplômées qui fréquentent des hommes de pouvoir : que veulent-elles faire de l'intérêt qu'elles suscitent chez ces hommes, jusqu'où veulent-elles aller, avec quelles armes, quels signaux leur envoient-elles, à quoi sont-elles prêtes à consentir ? Mais l'avertissement vaut aussi pour les hommes : d'un mot, « un homme, ça s'empêche » d'autant, comme l'avait bien noté Sade dans son style impeccable, « qu'il n'est nul homme qui bande qui ne veuille être un despote. »
17 mai 2026
Chemins de traverse
Parenthèse. Il faut l'avoir vu arriver en salle de cours, légèrement essouflé, les cheveux en bataille, une pile de livres sous le bras, farcis de signets et de post-its multicolores, pour se convaincre que ce qui va suivre relèvera plus d'une lutte avec les mots et les concepts que d'un exposé lisse et incolore. La voix, haut perchée, entraîne le plus indolent des étudiants dans les hauteurs d'une pensée qui s'invente sous ses yeux pour se glisser dans ses oreilles. Passion permanente. Chez Falque, on ne s'endort pas. La transmission est son coeur battant.
Cette intrépidité est celle d'un "cancre glorieux", qui n'aimait rien davantage que le sport et qui a trouvé sa voie au sortir de l'adolescence, après une fugue et une conversion, et la rencontre de maîtres ès philosophie successifs, qui lui ont donné l'envie et la capacité d'en devenir un à son tour.
Emmanuel Falque a fait sienne une formule de Bernard de Clairvaux, recopiée par Heidegger : "Hodie legimus in libro experientiae". Ce primat, ce préalable, du "livre de l'expérience" sert de ligne de conduite au philosophe qui en a fait son leitmotiv. "D'abord vivre, ensuite philosopher".
Cette vie s'est aussi enracinée spirituellement dans deux communautés chrétiennes fréquentées successivement, celle du Chemin neuf d'abord, dès son mariage, précoce, avec Sabine Fos (devenue psychanalyste) dont il a eu quatre enfants, puis les Fraternités monastiques de Jérusalem. Mais il plaide aussi pour que le corpus chrétien soit un lieu de culture pour tous et non pas seulement de foi, réservé aux croyants déclarés tels.
Il est évidemment question de philosophie et de philosophes dans ce livre. On revient sur le "tournant théologique de la phénoménologie française", critiqué par Janicaud en 1991 et Falque évoque ce qui s'amorce peut-être pour lui aussi comme un tournant de pensée. Avec Hors phénomène (Hermann, 2021), il interroge une série d'événements "aux confins de la phénoménalité", humainement insurmontables : maladie, séparation, mort d'un enfant, catastrophe naturelle, pandémie. La phénoménologie rencontre-t-elle là ses limites, celles de l'impensable, de l'indicible, du non-phénoménalisable ?
Ce tournant intime pourrait-il le conduire, tel un Michel Henry à l'issue de sa carrière universitaire, à se consacrer exclusivement à la théologie et aux réponses que celle-ci pourrait apporter quand la philosophie atteint ses limites ?
Un livre passionnant de bout en bout, dans lequel Emmanuel Falque se confie comme jamais.
Chemins de traverse - Emmanuel Falque - entretiens avec Antoine Bellier - Desclée de Brouwer - 2026 (249 pages, 19,90 €)
20 avril 2026
Peut-être le hasard
Comment accompagner une mère qui
perd pied dans une variété d'Alzheimer précoce, à 50 ans ? Ce livre aurait pu être un manuel de gériatrie, au chapitre des cas difficiles. Au lieu de cela, c'est le récit d'un combat
furieux et épuisant pour ne pas perdre l'amour, reçu, redonné, même quand il semble que les cinq
lettres de ce mot ne puissent plus s'assembler dans le bon
ordre jusque dans la tête de ceux qui ont encore les yeux en face
des trous, la fille et le fils, la mère, la soeur, la marraine, le Nouvel Homme (le premier s'est envolé dans un divorce comme s'il avait vu le coup venir) : d'un mot, l'entourage de l'im-patiente qui se défait inexorablement.
En lisant, hier dans le train qui nous ramènait du Festival du livre de Paris et ce matin à cinq heures, je chasse ce point de détail que j'ai
dans la tête - l'im-patiente avait aussi dans un coin de son cerveau,
bien caché, du temps que celui-ci était fait pour être professeur
de philosophie en classes préparatoires, une vieille tache, un frère mort noyé à
dix-sept ans - dont il n'a jamais été question. Tabou familial.
Après que tout le monde a juré que "Marie-Pierre ? Jamais dans une institution !", les désordres croissants qu'impose la maladie, auront raison des résolutions généreuses des enfants, de la mère, de la soeur, etc. Mais un lieu alternatif qui naît va proposer une solution acceptable.
Agathe Charnet est cette jeune femme qui se bat jusqu'au bout avec les siens, jusqu'à l'impossible et l'insupportable, jusqu'aux cris de haine versés sur sa mère, jusqu'à désirer la mort, autre nom de l'arrêt, du terminus, tout le monde descend du train fantôme. La maison qui l'édite se nomme justement Les corps conducteurs. Ce sont bien les corps qui conduisent ce bal infernal quand les mots n'ont plus aucun sens. Corps qui lâchent et tiennent à la fois, corps réduits et irréductibles aux protocoles médicaux qui les camisolent tandis que les humains alentour tentent encore de les cajoler. Le sens et les sens perdus, pourtant, le livre les reconstruit avec une force lyrique étonnante, éclatés et annihilés, morcelés, en un puzzle pathétique auquel il manquera toujours des pièces. Il n'y a pas de "bonne mort".
Peut-être le hasard est aussi un éloge à toutes celles et tous ceux qui travaillent sur le front de ces maladies, ceux qui dansent vraiment "au-dessus des abîmes". Au SMIC.
Peut-être le hasard - Agathe Charnet - Les corps conducteurs (315 pages, 21,50 €)
Un Américain à Paris
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