17 mai 2026

Chemins de traverse


"La vie elle-même sut ainsi s'occuper de moi"

Comment devient-on philosophe "de métier", tout à la fois enseignant, chercheur et bien sûr écrivain ? Cette biographie intellectuelle retrace le parcours d'Emmanuel Falque, enseignant à l'Institut catholique de Paris (et quel enseignant !), phénoménologue mais aussi théologien. S'il y a des chemins de traverse dans cet itinéraire, des courbes aussi dont Dieu, selon la formule rappelée, a su faire des lignes droites, il y a beaucoup de ponts entre disciplines et aussi des Rubicons à franchir, au risque de se mouiller et d'éclabousser les autres. Mais notre homme est intrépide.

Si le combat amoureux lui est familier, nourri par la contemplation de la lutte de Jacob avec l'ange peinte par Delacroix dans la chapelle des Saints-Anges, en l'église Saint-Sulpice (première à droite en entrant), c'est qu'il bataille âprement avec les oeuvres des morts et des vivants. 

Parenthèse. Il faut l'avoir vu arriver en salle de cours, légèrement essouflé, les cheveux en bataille, une pile de livres sous le bras, farcis de signets et de post-its multicolores, pour se convaincre que ce qui va suivre relèvera plus d'une lutte avec les mots et les concepts que d'un exposé lisse et incolore. La voix, haut perchée, entraîne le plus indolent des étudiants dans les hauteurs d'une pensée qui s'invente sous ses yeux pour se glisser dans ses oreilles. Passion permanente. Chez Falque, on ne s'endort pas. La transmission est son coeur battant.

Cette intrépidité est celle d'un "cancre glorieux", qui n'aimait rien davantage que le sport et qui a trouvé sa voie au sortir de l'adolescence, après une fugue et une conversion, et la rencontre de maîtres ès philosophie successifs, qui lui ont donné l'envie et la capacité d'en devenir un à son tour.

Emmanuel Falque a fait sienne une formule de Bernard de Clairvaux, recopiée par Heidegger : "Hodie legimus in libro experientiae". Ce primat, ce préalable, du "livre de l'expérience" sert de ligne de conduite au philosophe qui en a fait son leitmotiv. "D'abord vivre, ensuite philosopher".

Cette vie s'est aussi enracinée spirituellement dans deux communautés chrétiennes fréquentées successivement, celle du Chemin neuf d'abord, dès son mariage, précoce, avec Sabine Fos (devenue psychanalyste) dont il a eu quatre enfants, puis les Fraternités monastiques de Jérusalem. Mais il plaide aussi pour que le corpus chrétien soit un lieu de culture pour tous et non pas seulement de foi, réservé aux croyants déclarés tels.

Il est évidemment question de philosophie et de philosophes dans ce livre. On revient sur le "tournant théologique de la phénoménologie française", critiqué par Janicaud en 1991 et Falque évoque ce qui s'amorce peut-être pour lui aussi comme un tournant de pensée. Avec Hors phénomène (Hermann, 2021), il interroge une série d'événements "aux confins de la phénoménalité", humainement insurmontables : maladie, séparation, mort d'un enfant, catastrophe naturelle, pandémie. La phénoménologie rencontre-t-elle là ses limites, celles de l'impensable, de l'indicible, du non-phénoménalisable ?

Ce tournant intime pourrait-il le conduire, tel un Michel Henry à l'issue de sa carrière universitaire, à se consacrer exclusivement à la théologie et aux réponses que celle-ci pourrait apporter quand la philosophie atteint ses limites ?

Un livre passionnant de bout en bout, dans lequel Emmanuel Falque se confie comme jamais.



Chemins de traverse - Emmanuel Falque - entretiens avec Antoine Bellier - Desclée de Brouwer - 2026 (249 pages, 19,90 €)

20 avril 2026

Peut-être le hasard

Comment accompagner une mère qui perd pied dans une variété d'Alzheimer précoce, à 50 ans ? Ce livre aurait pu être un manuel de gériatrie, au chapitre des cas difficiles. Au lieu de cela, c'est le récit d'un combat furieux et épuisant pour ne pas perdre l'amour, reçu, redonné, même quand il semble que les cinq lettres de ce mot ne puissent plus s'assembler dans le bon ordre jusque dans la tête de ceux qui ont encore les yeux en face des trous, la fille et le fils, la mère, la soeur, la marraine, le Nouvel Homme (le premier s'est envolé dans un divorce comme s'il avait vu le coup venir) : d'un mot, l'entourage de l'im-patiente qui se défait inexorablement. 

En lisant, hier dans le train qui nous ramènait du Festival du livre de Paris et ce matin à cinq heures, je chasse ce point de détail que j'ai dans la tête - l'im-patiente avait aussi dans un coin de son cerveau, bien caché, du temps que celui-ci était fait pour être professeur de philosophie en classes préparatoires, une vieille tache, un frère mort noyé à dix-sept ans - dont il n'a jamais été question. Tabou familial.

Après que tout le monde a juré que "Marie-Pierre ? Jamais dans une institution !", les désordres croissants qu'impose la maladie, auront raison des résolutions généreuses des enfants, de la mère, de la soeur, etc. Mais un lieu alternatif qui naît va proposer une solution acceptable.

Agathe Charnet est cette jeune femme qui se bat jusqu'au bout avec les siens, jusqu'à l'impossible et l'insupportable, jusqu'aux cris de haine versés sur sa mère, jusqu'à désirer la mort, autre nom de l'arrêt, du terminus, tout le monde descend du train fantôme. La maison qui l'édite se nomme justement Les corps conducteurs. Ce sont bien les corps qui conduisent ce bal infernal quand les mots n'ont plus aucun sens. Corps qui lâchent et tiennent à la fois, corps réduits et irréductibles aux protocoles médicaux qui les camisolent tandis que les humains alentour tentent encore de les cajoler. Le sens et les sens perdus, pourtant, le livre les reconstruit avec une force lyrique étonnante, éclatés et annihilés, morcelés, en un puzzle pathétique auquel il manquera toujours des pièces. Il n'y a pas de "bonne mort". 

Peut-être le hasard est aussi un éloge à toutes celles et tous ceux qui travaillent sur le front de ces maladies, ceux qui dansent vraiment "au-dessus des abîmes". Au SMIC. 

 Peut-être le hasard - Agathe Charnet - Les corps conducteurs (315 pages, 21,50 €)

16 mars 2026

Protocoles


Constance Debré, dont on a salué dans ce blog les autres livres, nous emporte cette fois aux pays des peines de mort, aux cruautés plurielles. Car "la meilleure manière de tuer est une quête". Dans ces pays, curieusement, "il n'y a pas de bourreau. Il y a des équipes d'exécution". Et des protocoles précis, minutieux et soigneusement respectés. Dans la limite des compétences des exécutants, toutefois. Car dans ces pays, les médecins et infirmiers sont heureusement dispensés de donner la mort. Là où l'on pratique l'injection létale, la pose d'une perfusion ou d'une intraveineuse est donc effectuée par un agent quelconque, vous et moi. Ce qui n'est pas toujours une réussite. Auquel cas "Ils disent Je ne qualifierais pas forcément ce qu'il vient de se passer [i.e. une séance de torture médiévale] de problème."

Constance la pure, "chevalier de la foi", nous entraîne dans sa contemplation errante des mille et une manières de donner la mort à qui hante ses couloirs depuis dix ans, trente ans, jusqu'à ses derniers jours, dernières heures, détaillées, ordonnées. Entre deux descriptions cliniques d'exécutions plus ou moins ratées, elle visite un pays déboussolé et roule de ville en ville, de conférence en conférence et de corps en corps, prophète en équilibre au bord des enfers. "Vie éternelle, châtiment éternel". Avec pour seul viatique, cette citation de Saint Paul, en exergue : "Aux purs, tout est pur" (Tt 1,15). 

Protocoles - Constance Debré - Flammarion - 2026 (138 pages, 19 €)

03 mars 2026

Prophète en son pays



En contredisant, dans le titre de son livre, le proverbe adapté de l'évangile de Luc qu'il cite en exergue (et en latin !) - nul n'est prophète en son pays - Gilles Kepel se pose en éclaireur des sociétés occidentales mais tout son parcours démontre combien il a eu du mal à se faire entendre, tel un prophète de l'Ancien testament, chaque fois qu'il a rendu compte au fil de ses enquêtes de terrain des progrès irrésistibles de l'islamisme. 

Depuis l'assassinat en 1981 du "traitre" Sadate, coupable d'avoir fait la paix avec Israël, jusqu'aux attentats de 2015 qui ont secoué la France - Charlie Hebdo, Hyper Cacher, Bataclan, en passant par le 11 septembre 2001, Kepel n'a cessé de radiographer les sociétés musulmanes, les "banlieues de l'islam", notamment "les voix des cités" françaises, les "printemps arabes" et de rendre compte des "passions" qui les agitaient. 

Sa qualité d'arabisant lui a donné quelques longueurs d'avance sur bien des sociologues de l'islam autoproclamés et son livre, qui dresse le bilan d'une carrière, est aussi l'occasion pour lui de donner quelques coups de griffes à des confrères incompétents ou à des institutions et des hommes politiques qui ont refusé de compter avec son savoir accumulé, faisant preuve d'irénisme voire de complaisances ("islamo-gauchistes" puisqu'il valide la critique) vis-à-vis de l'islamisme et de son agenda aux mutations sanglantes.

Il n'est sans doute pas étonnant que sa perspicacité d'enquêteur ait été couronnée d'une quasi "fatwa" qui lui valut une protection policière, à l'instar d'un Salman Rushdie. Il s'inquiète sans doute à raison de l'effondrement des études arabes et islamiques en France, que ni l'Université ni l'État n'entendent soutenir. Il voit notamment dans la suppression en 2022 du master "Moyen-Orient Méditerranée" qu'il avait créé et animé à l'ENS depuis 2015 un nouveau signal de ce désintérêt - après la fermeture en 2010 à Sciences Po du master et doctorat spécialisé inauguré par Rémy Leveau en 1985 -  désintérêt qui est peut-être autant une paresse intellectuelle qu'une lâcheté scientifique.

Une synthèse passionnante, éclairante et inquiétante, qui incite à une vigilance renforcée.

Prophète en son pays - Gilles Kepel - éditions de l'Observatoire - 2023 (297 pages, 23 €)

4ème de couverture :

« Septembre 1980. Je vogue en direction d’Alexandrie. Je vais rejoindre le poste de doctorant qui m’attend au Caire pour ma thèse sur les mouvements islamistes.  J’ai 25 ans et j’inaugure ma vocation… »

Prophète en son pays est un récit de formation qui couvre les quatre décennies pendant lesquelles Gilles Kepel a parcouru le monde arabe et musulman, de l’Égypte au Maghreb en passant par le Levant et le Golfe, ainsi que les « banlieues de l’islam » de l’Hexagone et de l’Europe. Kepel fut en effet le premier à identifier et à étudier les mouvements islamistes, lors de l’assassinat de Sadate, en 1981, et à observer la naissance de l’islam en France dans ses significations multiformes.

Malgré l’écho international de sa vingtaine de livres, traduits en de nombreuses langues, ses analyses se sont régulièrement heurtées aux idéologies dominantes à l’Université – du tiers-mondisme d’hier à l’islamo-gauchisme d’aujourd’hui – comme aux politiques à courte vue des dirigeants français et de leur administration.

Sa mise en perspective de l’évolution du jihad faisant désormais autorité, et ses réflexions sur le « jihadisme d’atmosphère » alimentant le débat public, il en éclaire ici la controverse avec humour et érudition, face à la déferlante woke qui menace les études circonstanciées de l’islam contemporain et obère la libre réflexion sur notre société française.

23 février 2026

Journal de la fin de vie


Depuis des mois, je voyais passer des articles, des tribunes, sur les questions de fin de vie, et singulièrement sur la façon dont la loi pourrait permettre un jour d'abréger des vies devenues trop difficiles en raison de certaines maladies. J'avais été confronté, indirectement, aux derniers mois, semaines de mon beau-frère, emporté le 3 août 2021 par l'impitoyable SLA, plus connue sous le nom de maladie de Charcot. À l'époque, j'avais entendu parler des "directives anticipées", mise en place par la loi Leonetti (2005), j'avais même imprimé le formulaire et tenté de le remplir (ce que mon beau-frère ne s'était jamais résolu à faire) et j'avais compris quelles difficultés se présentaient à quiconque voulait envisager les modalités de sa propre mort et l'organiser à l'avance pour tenter de s'éviter des souffrances inutiles et pour soulager au passage ses proches confrontés à cette "éventualité certaine", ainsi qu'on peut aussi nommer la mort aux mille noms.

Et puis je viens de lire le livre que Claire Fourcade a consacré à son engagement dans la bataille de la fin de vie, qu'elle mène chaque jour dans son service de soins palliatifs à Narbonne, mais aussi dans toutes les instances qui ont pris part à l'élaboration de la loi sur "l'aide à mourir", seconde bataille déclenchée par le dépôt et le vote à la sauvette, par l'Assemblée nationale, le 8 avril 2021, de l'article 1 d'une proposition de loi du député LIOT Olivier Falorni visant à ouvrir un nouveau droit : celui d'une "fin de vie libre et choisie". Claire Fourcade vécut ce vote, avec beaucoup d'autres soignants comme un électrochoc. Dans le journal qu'elle tient alors, il y a un avant et un après et son premier chapitre s'appelle malicieusement "BOF" = Before Oliver Falorni...

Claire Fourcade est alors la présidente de la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP). Son journal suit la destinée de cette proposition de loi, jusqu'à la dissolution de juin 2024 qui dissout la proposition en même temps (mais qui est revenue en discussion depuis et très actuellement).

Très vite, la SFAP va lancer une campagne de communication autour du slogan "Osons vivre !" suivie d'une prise de position, arrêtée en février 2023 par 13 organisations professionnelles et sociétés savantes représentant près de 800 000 soignants concernés de près ou de loin par la fin de vie : "Donner la mort n'est pas un soin". Le cadre posé par la loi Leonetti, devenu Claeys-Leonetti en 2016, qui prévoit dans les cas extrêmes une sédation profonde et continue maintenue jusqu'au décès (SPCMD) suffit au monde médical qui ne veut pas s'engager dans l'euthanasie ou le suicide assisté (4% seulement s'y déclarent favorables). 

Après l'élection présidentielle de 2022, le président lance à l'automne, comme il l'avait promis, une Convention citoyenne sur la fin de vie (où ne siège aucun soignant !) qui remet ses conclusions le 3 avril 2023 : 75 % des 184 "citoyens" tirés au sort prônent l'ouverture d'une "aide active à mourir" tout en demandant l'universalité de l'accès aux soins palliatifs posée par la loi Kouchner de... 1999 ! Pour les soignants, les conclusions de la Convention, la perspective de la loi, déclenchent, selon le mot d'un psychologue un "stress pré-traumatique".

Tout au long de son journal, Claire Fourcade note ses découvertes : du monde politique, des consultations hâtives, "pour la forme", des soignants, du poids des média et de gens qui n'ont jamais mis les pieds dans un service de soins palliatifs, bref du "rouleau compresseur" qui s'est mis en route "after Oliver Falorni". Les mots changent de sens quand est trouvée la formule du "secourisme à l'envers", ayant pour objectif de hâter la mort ! Mais Claire Fourcade est confortée dans sa mission quand un fils, à l'enterrement de sa mère, salue les soignants, les remerciant "non pas d'avoir ajouté des jours à sa vie, mais d'avoir ajouté de la vie à ses jours."

Ce journal se lit comme un roman, roman-miroir passionnant de notre époque et de ses attentes contradictoires. Dont on ne sort pas indemne mais mieux informé des enjeux personnels et collectifs autour de la fin de vie.

Journal de la fin de vie - Claire Fourcade -  Fayard - 2025 (360 pages, 22,90 €)

04 février 2026

On ne verra pas les fleurs le long de la route


Sur la couverture du livre, il ne reste plus qu'une allumette à craquer. Elle semble dire : Je suis venu jeter  un feu sur la terre et comme je voudrais qu'il fût déjà allumé. A moins qu'elle ne soit l'ultime recours d'un monde qui a déjà tout essayé ? Ou l'image du dernier livre à lire, l'unique chance restante d'enflammer notre imaginaire ?

Eric Pessan nous emmène en voyage, une longue traversée, sans destination précise, d'un paysage ravagé par le dérèglement climatique. Est-ce une fuite ou une recherche ? Le narrateur est au volant, sa compagne silencieuse, sur le siège du mort, écrit des poèmes. Elle, il va la perdre et la retrouver, avec une voix. Lui, écrire ne l'intéresse plus guère : il voudrait "imaginer d'autres performances", à la rigueur en tenir le "journal", pour secouer cette société qui ne lit plus, d'où le livre qui reliait a progressivement disparu. C'est une sorte de pillard révolté, qui vit sur l'habitant, fracturant des maisons abandonnées et leurs piscines insolentes, pour les squatter l'espace d'une nuit et vider leurs frigos, rayant rageusement les carrosseries des SUV et autres 4X4. Pour lui, comme pour l'auteur, le déclin de la lecture signe le déclin du monde. Deux inquiétudes jumelles, insupportables.

Chemin faisant, notre auteur nous invite aussi à une traversée littéraire. Son livre est un patchwork passionné. Il assemble 1036 citations qu'il appelle en renfort à son discours et qui courent en italique à travers son texte, chacune dûment référencée en note de bas de page, dispositif qui le ferait pour un peu ressembler à une thèse d'universitaire. Extraites à l'emporte-pièce de leurs contextes, elles entrent en fusion avec les mots propres de Pessan, détachées de leur livre d'origine pour se vouer au sien et s'y fondre dans son creuset brûlant. Ce casse littéraire exhibe-t-il au passage la bibliothèque idéale de notre auteur ? 

Le narrateur avait un but qu'il ignorait et qui se présente enfin à lui au terme de son "road-trip", comme une récompense, un refuge, un conservatoire de ce qu'il aime par-dessus tout et veut préserver sur cette terre qui se défait et meurt, pour nourrir un autre monde à venir, encore incertain. 

Et nous lecteurs comprenons enfin ce que nous avons entre les mains : un livre unique, fait de tous les livres et qui les vaut tous et que vaut n'importe quel autre.

 On ne verra pas les fleurs le long de la route - Éric Pessan - Aux forges de Vulcain (203 pages, 19 €)


PS : Pour les amateurs de LJ, le livre d'Éric Pessan ne manquera pas de faire écho au Zapland (2016) de Marie-Aude Murail, livre charnière où elle s'interrogeait elle aussi, quoique de façon moins angoissée, sur la perspective d'un monde sans livres.

03 janvier 2026

Les nouveaux prêtres


Soixante ans après, je viens de relire ce livre. Ou plutôt de le lire, car à 15 ans, qu'en avais-je compris ? Peut-être l'essentiel puisque c'est la figure lointaine de l'abbé Paul Delance, telle que décrite et exaltée par Michel de Saint Pierre, qui s'était fondue avec celle proche, aimée et admirée, de mon aumônier de lycée, fusion qui m'avait conduit à entrer au séminaire Saint-Sulpice à la rentrée 1968, doté de cet embryon très imaginé de modèle sacerdotal à imiter.

Je ne sais comment ce livre était arrivé entre mes mains. Mais quand j'en avais parlé à mon aumônier, l'abbé Michel Raymond, je me souviens qu'il l'avait balayé d'un revers de main. Il trouvait déjà le titre scandaleux. Non, "les" nouveaux prêtres n'étaient pas tous semblables à Jules Barré et Joseph Reismann, les deux vicaires de choc ayant déjà pactisé avec le Diable selon notre auteur, c'est-à-dire le marxisme et ses représentants sur terre, ces communistes de nos banlieues, qui avaient été aussi les "compagnons de route" dans la Résistance. Mon aumônier m'avait même fourni le livre antidote de Patrick de Ruffray, Les nouveaux infidèles, paru en mars 1965, réponse à ceux qui étaient déjà tentés, à la suite de Michel de Saint Pierre, de prendre leur distance avec les orientations conciliaires alors toutes scellées. 

C'est que Les nouveaux prêtres amorçait déjà la réaction d'une fraction des catholiques, qui s'est prolongée jusqu'à nous, aux principales constitutions conciliaires novatrices, L'Église dans le monde, La liberté religieuse, L'œcuménisme, etc. En gros comme en détail, la réaction à l'aggiornamento appelé par Jean XXIII et élaboré par le collège des évêques du monde entier réunis à Rome. Le même Jean XXIII qui, en réponse à la question de Jean Guitton : "C'est quoi, un concile ?", s'était contenté d'ouvrir une fenêtre de son bureau. Fenêtre par laquelle, pour beaucoup, devait entrer le péché suprême de l'Église conciliaire : le relativisme.

Les nouveaux prêtres est un véritable roman, bien écrit, roman sociologique, mais c'est aussi une sorte de manifeste qui entend montrer ce qu'est un vrai prêtre, l'abbé Paul Delance, qui vient d'arriver dans la paroisse, bien différent des vicaires "progressistes" déjà en place que les communistes locaux ont progressivement "marxisés", vicaires dans la ligne de mire de Saint Pierre tout au long de son récit.

Le curé, l'abbé Florian, est un peu débordé par son fougueux Premier Vicaire, Jules Barré, dans lequel il voit malgré tout un nouveau type de missionnaire dans le monde ouvrier. Paul Delance, de son côté, mystique, priant, orateur simple, va rapidement remplir l'église et voir les pénitents faire la queue devant son confessionnal, au grand dam de ses confrères qui pestent sur les bourgeois "talas" (ceux qui vont-t'à la messe, dans l'argot de l'ENS) et leur préfèrent les pauvres des cités HLM, éloignés durablement de l'Église.

D'autres figures traversent le roman : l'évêque, Mgr Mérignac, tout en prudences épiscopales ;  l'agnostique Georges Gallart, savant biologiste et patriote, force de la nature, plume assassine dans La Moelle, feuille qu'il rédige de la première à la dernière ligne, amant de Sophie mais qui va se détourner d'elle progressivement, au fil de sa démarche de conversion soutenue par l'abbé Delance. 

Sophie, jalouse de Dieu, va tenter de lutter contre cette religion qui lui prend celui qu'elle aime. Avec l'horreur - ou la peur ? - du sacré qui est en elle, elle interrogera l'abbé Delance, tantôt combative, tantôt provocante, jusqu'au confessionnal. Et puis il y a Madeleine, l'athée au grand cœur qui, elle, prend en pitié Joseph Reisman, le petit vicaire harassé par le quart monde qu'il tente de sauver, et le recueille parfois chez elle, contre elle... Michel de Saint Pierre n'aime pas ses personnages féminins.

Il brosse un tableau haut en couleurs de la France des années soixante, aussi à l'aise dans le bureau d'un ministre que dans un bidonville miséreux. Il montre quel grand écart fait déjà cette société, pointe les risques encourus selon lui par les prêtres qui ont choisi de s'immerger dans le prolétariat, leur solitude aussi dans un monde déprimant, sans futur. Mais aussi la force que peuvent donner la prière, la spiritualité. Malgré lui - car son anticommunisme est viscéral - il décrit aussi cet échange que notait Marcuse, citant Walter Benjamin à la fin de L'Homme unidimensionnel : "C'est seulement par les sans-espoirs que l'espoir nous est donné".

Ce livre, aussi passionné que partial, écrit par un aristocrate de droite dans les dernières années du Concile, quatre ans avant le "révolution" manquée - Aron la qualifiera d'"introuvable" -  de 1968, propose un instantané en rouge et noir de la société française, à un moment charnière de la vie de l'Église catholique. Bien des tensions qui traversent celle-ci aujourd'hui sont nées à cette époque, et Michel de Saint Pierre montre leur naissance et leur impact sur le monde catholique et singulièrement sur ses clercs. Soit la naissance d'une crise, non encore dénouée, mais au final salutaire pour l'avenir du christianisme ?

Les nouveaux prêtres - Michel de Saint Pierre - La Table Ronde - 1964 (313 pages - 16,45 F) 




Chemins de traverse

"La vie elle-même sut ainsi s'occuper de moi" Comment devient-on philosophe "de métier", tout à la fois enseignant, ...