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15 juin 2026

Quitter la nuit

 

Comment quitter la nuit ? Le jour qui vient et les suivants suffiront-ils à dissiper les ombres, à redessiner ces contours qui tremblent encore, peinant à séparer dans les souvenirs les corps de leurs empreintes et à reconstituer l'ordre mystérieux qui préside à une rencontre, ces signes émis et reçus, tous ces attracteurs étranges nourris au chaos de nos pulsions.

Delphine Girard, une réalisatrice belge née au Québec, a conçu un premier court-métrage (17 mn), intitulée Une soeur. Une voiture roule dans la nuit. Un homme est au volant. Silencieux. Sa passagère appelle sa soeur pour prendre des nouvelles de sa fille, qu'elle lui a confiée pour s'accorder une soirée. C'est du moins ce qu'elle fait croire à l'homme qui la conduit elle ne sait où, sous séquestre. À l'autre bout du fil finit par se dévoiler au spectateur, Anna (Veerle Baetens), une policière, qui doit comprendre que cette femme qui l'appelle est en danger et qui doit s'efforcer de la localiser pour faire intervenir une patrouille. Y parviendra-t-elle ? Comment obtenir d'Aly (Selma Alaoui), la femme menacée, les indications qui permettront de savoir où elle se trouve sans éveiller l'attention de Dary, le chauffeur (Guillaume Duhesme) ? Le trio de ce thriller intense se noue jusqu'au dénouement : l'homme, la femme et la policière pseudo-soeur. Huis-clos d'une voiture et poker menteur. "Je me souviens" sera la phrase libératrice. Clin d'oeil à la devise du Québec ?

De ce mini-thriller, Delphine Girard décide d'exploiter les potentialités en développant les personnages. Que se passe-t-il au bout de la nuit ? Que deviennent Aly libérée, Dary arrêté et Anna, "soeur" d'une nuit ? Quitter la nuit (2023) est le long-métrage, engendré à partir du court (inclus dans le DVD), qui s'intéresse aux destins des trois acteurs de cette nuit dramatique.

Delphine Girard voulait montrer (interview en bonus) en quoi Police et Justice ne s'intéressent que médiocrement aux victimes, tout occupées qu'elles sont à qualifier des crimes et à punir des coupables. Elle explore aussi les zones grises d'une rencontre entre une femme et un homme, qui "tourne mal" - qualifiée de "viol" par la Police - malgré eux. La réalisatrice veut combattre le manichéisme qu'impose  l'appareil Police-Justice, qui a besoin  de vraies victimes qui se reconnaissent telles sans l'ombre d'un doute et de vrais coupables qui avouent leur crime. Des pures victimes, des purs criminels. Mais Aly répugne à porter plainte, voudrait la retirer, veut que son agresseur soit condamné mais qu'il n'aille pas en prison, déclare "je n'aurais pas dû monter dans cette voiture", etc. ; mais Dary s'obstine à répéter, même à sa mère : "je n'ai rien fait" ; on sait gré à la réalisatrice qu'aucune image racoleuse ne fasse pièce à son déni.

Delphine Girard suit ses personnages et nous balade jusqu'au procès et même après. Étrangement, Anna n'arrive pas, elle non plus, à quitter cette nuit au cours de laquelle elle a secouru une femme en passant pour sa "soeur", qu'elle finit par retrouver. Et c'est cette sororité réunie autour d'Aly, Lulu la vraie soeur et Anna la soeur d'une nuit, qui referme la porte au nez de Dary revenu "parler" avec Aly pour tenter de comprendre avec elle ce qui lui est arrivé, ce qui leur est arrivé, de trouver les mots qui ont manqué à son désir - à leurs désirs - cette nuit-là, mots forclos par la condamnation décidée par la Justice.

En quittant ce film, j'ai pensé à "martyr", qui vient d'un mot grec qui signifie "témoin". C'est dans le fait qu'il témoigne, et par ce dont il témoigne, que le martyr n'est pas réductible au statut de "victime". La victime peut s'arracher au sort qu'on lui a infligé en témoignant de ce qui lui est arrivé, en prenant une parole qu'on ne veut pas toujours lui accorder, en se haussant à ce rôle, restaurateur de dignité, qu'on lui refuse : celui de témoin légitime et nuancé des événements et de soi.

Quitter la nuit - réalisé par Delphine Girard (2023) (104 mn)



11 juin 2026

L'affaire Nevenka

 


L'affaire Nevenka (2024), de la réalisatrice Iciar Bollain, est un film inspiré de faits réels, qui retrace la première condamnation d'un homme politique espagnol pour harcèlement d'une jeune collaboratrice, au début des années 2000.

 Les mécanismes d'emprise progressive sont bien décrits. Nevenka Fernandez, intelligente et jolie, doit son poste et son ascension rapide au maire de Ponferrada,  Ismael Alvarez, qui l'a engagée au premier coup d’œil – diplômes et physique - dans son équipe municipale et l'a fait élire. Sur cette dette initiale, puis cette subordination par rapport à un homme populaire qui dirige la ville, qui y est tout-puissant, y compris vis-à-vis des parents de Nevenka, vient se plaquer le désir d'un homme pour une jeune femme, désir que tout l'entourage a deviné, perçu, vu... sauf peut-être celle qui en est l'objet. Du moins lui oppose-t-elle, à ce désir masculin, une forme de déni, qui l'aveugle. Il a deux fois son âge, perd sa femme d'un cancer, elle s'attendrit, lui propose son amitié. 

Quand, un soir, il la raccompagne, très pressant, Nevenka accepte qu'il monte chez elle et croit se débarrasser de son envie d'elle en lui cédant : une digue se rompt alors, qui va tout emporter. Après ce coup d'un soir, « Venki » pourrait devenir sa maîtresse attitrée en se dissociant, oublier qu'elle ne l'aime pas et le manipuler avec son corps, entrant dans un pacte de corruption généralisée, d'autant qu'elle s'est vue confier le portefeuille-clé des finances locales, mais elle n'a pas cette force ni ce cynisme. 

Leur relation, toxique, va devenir une lutte de tous les instants dès lors que Nevenka décide de se refuser à Ismael. La jeune femme part à chaque fois perdante, piégée. Elle résiste, il la harcèle d'appels téléphoniques, de sms, jour et nuit. Travaillant dans l'équipe municipale, elle est à sa merci quotidiennement, y compris en déplacement. Détruite, elle est convaincue par deux amies de s'enfuir à Madrid où elle retrouve un ami du temps de ses études. 

Elle va avoir la force de porter plainte, grâce à une femme médecin, socialiste, leader de l'opposition municipale, à qui elle revient se confier et demander de l'aide : la sororité l'emporte alors sur la rivalité politique. Un avocat madrilène proche du PSOE, et le soutien de ce condisciple retrouvé, qui l'aime, vont l'aider à attaquer en justice ce notable qui semblait intouchable. Elle gagnera cet ultime combat et son procès mais devra quitter l'Espagne pour vivre enfin une vie « normale » de femme (en Irlande, dans la vie réelle).

Les deux acteurs, Mireia Oriol (Nevenka) et Urko Olazabal (Ismael) sont remarquables. L'affaire Nevenka est un conte d'avertissement pour toutes les jeunes femmes jolies et diplômées qui fréquentent des hommes de pouvoir : que veulent-elles faire de l'intérêt qu'elles suscitent chez ces hommes, jusqu'où veulent-elles aller, avec quelles armes, quels signaux leur envoient-elles, à quoi sont-elles prêtes à consentir ? Mais l'avertissement vaut aussi pour les hommes : d'un mot, « un homme, ça s'empêche » d'autant, comme l'avait bien noté Sade dans son style impeccable, « qu'il n'est nul homme qui bande qui ne veuille être un despote. »

26 février 2024

Harcèlement de vue et autres considérations

« Femmes, je vous aime »

Femmes je vous aime, Julien Clerc, ♂

« Il n’y en a qu’un qui sait poser ses mains/
Au creux de mon cou, au creux de mes reins »

Ni belle ni bonne, Barbara, ♀

« Bientôt se retirant dans un hideux royaume
La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome
Et, se jetant, de loin, un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté »

La colère de Samson, Alfred de Vigny, ♂


Octobre 2017

J’ai envie depuis quelques jours d’inventer un mot-dièze #JeSuisunPorcMoiaussi après le tweet et le  #BalanceTonPorc posté par Sandra Muller, victime d'une drague grossière et sexiste pendant une soirée à Cannes. Réflexe de/du corps ? Léger dégoût devant une soudaine campagne de délation d’hommes par des femmes, dont on vantait que la « parole » fût enfin « libérée », alors qu’il ne s’agissait que de quelques mots écrits jetés sur Twitter et dans la Toile pour participer au concours du plus grand nombre de suiveuses ? Fallait-il entrer dans une bataille d’où ne sortiraient que des vaincu.e.s ? Je me souvenais de Proust citant La colère de Samson comme d’une triste prophétie.

Et puis hier matin, on est le 20 du mois, juste avant de prendre mon train pour Paris pour aller y philosopher, un ami Facebook, provocateur à tendance incel, aimant peut-être plus les chiens que les filles, comme Brel qu’il n’aime pas, postait ce commentaire ::

"En baguenaudant dans le métro et la rue, je pensais, au nom de l'égalité feffuelle [=sexuelle, mon ami est pudique], à un hashtag #balancetespouffes. Celles qui, plus tard, balanceront des porcs, certainement."

accompagné de ces images :


Comme deux jeunes femmes réagissaient fortement à la provocation, j’ai ajouté mon grain de sel :

"En matière de balance, tout est question de poids, de tare et d'équilibre. On a vite fait de la faire pencher d'un côté plutôt que de l'autre, auquel cas la mesure du phénomène est faussée. Quant aux images sus-montrées, je proposerais volontiers le délit de "harcèlement de vue" dont hommes et femmes sont également victimes."

J’avais envie en effet de rétablir la fameuse balance et je venais de trouver le titre de mon texte à venir. Mais j’allais plutôt me balancer moi-même dans une sorte de confession publique qui ramènerait, je l’espère, la paix perpétuelle entre les sexes (rien que ça), non sans avoir livré bataille à ma manière.

Au fait, à quand remontent les campagnes publicitaires qui proposent au su et vu de tout le monde de jolies jeunes femmes de plus en plus déshabillées dont la plastique est sensée attirer le regard du chaland sur le produit qui lui est associé et qui n’est pas forcément de la lingerie ?

Une indignée avait réagi ainsi au post de mon ami :
« Enfin ce qui est à dénoncer c'est ce que font les publicitaires du corps des femmes pour faire du profit! »

A laquelle j’eus envie de répondre illico :
« Auxquels se prêtent/vendent des femmes que RIEN n'oblige à ça. »

[Judith Godrèche a avoué avoir commencé à fréquenter les plateaux des photographes à l'âge de 8 ans. Avec quelles complicités ? Note de février 2024]

Quand j’avais commencé à « fréquenter » sa fille, qui était mineure – elle n’avait pas 18 ans et la majorité était alors à 21 ans, Giscard d’Estaing n’étant pas encore président, c’était au siècle dernier - mon futur beau-père avait lâché à sa femme : « S’il touche à ma fille, je lui casse la gueule » à quoi ma future belle-mère, fine mouche, avait répondu : « Tu sais, ces choses-là se font à deux », m’absolvant par avance, et sa fille avec, de nos premières et oh combien malhabiles entreprises amoureuses hors mariage. 45 ans plus tard, la fille en question est toujours sur le dos du même cheval, qui prend soin de rajuster ses œillères chaque fois qu’il l’emmène se promener, de peur de trop tourner la tête tellement il y a à voir en chemin.

Un jour déjà lointain que j’étais seul et donc sans œillères, assis à contresens dans le 58, quelque part dans le 14ème arrondissement, je levai les yeux de mon livre et aperçus au fond du bus une jeune femme dont le visage très blanc et surtout la bouche rouge écarlate (penser à Nothomb sans chapeau) attirèrent mon regard. Relevai-je la tête trop souvent, distrait de ma lecture ? La regardai-je trop intensément ? En tout cas, je la suivis des yeux quand elle descendit un peu plus loin et, de mon siège, alors qu’elle longeait le bus et arrivait à ma hauteur, je la vis soudain se tourner et lever la tête vers moi, visiblement en furie. Malgré la vitre Securit qui nous séparait, je l’entendis clairement hurler depuis le trottoir, toutes dents dehors : « Je ne suis pas une CHIEN-NE ! » Avais-je trop fixé ses lèvres turgescentes, quelle pulsion scopique si terrible m’avait échappé ? Je n’ai jamais oublié cette scène dramatique et qu’un regard, le mien, avait pu être vécu comme une atteinte sexuelle. Le bus démarrait déjà, je n’ai pas eu le temps d’en descendre, pour comprendre ce qui m’arrivait, ce qui lui arrivait. Je l’ai regretté. C’était il y a longtemps, mais rien en moi n’a prescrit ce moment.

« Celui qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère en son cœur avec elle. » (Matthieu 5, 28). Certes, mais ne peut-on plaider non coupable quand le maquillage – ah, ce rouge à lèvres ! - la longueur de la jupe ou l’échancrure du corsage - jusqu’où ne pas le boutonner ? - sont manifestement prévus pour attirer le regard en question. Séduire, dit-elle, mieux vaut faire envie que pitié, etc. Même avec des œillères, on voit donc des choses qu’on ne devrait sans doute pas voir. Et ne parlons pas de l’invisible qu’on déduit du visible ou qu’on imagine pour peu qu’on ait l’esprit vagabond. S’arrêter au bord du désir, avant l’eau à la bouche ? Je conviens volontiers que la soi-disant « irrépressibilité du désir masculin », dénoncée naguère par la regrettée Françoise Héritier, est une foutaise. D’ailleurs quel séducteur invétéré se confiait récemment ainsi : « Ma recette avec les femmes ? Ne jamais éjaculer. » ? variante crue du « dur désir de durer ».

A l’époque où j’étais encore séminariste, il y avait devant le portail du séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux, l’entrée d’une école catholique. Un de mes condisciples écossais, très prude et très malicieux - son nom me revient, il s’appelait Donald McKinnon - m’avait fait remarquer à moi qui ne voyais rien de toutes ces choses pendant cette période de ma vie, que certaines (très) jeunes filles qui sortaient de cours, en corsage blanc et jupe plissée bleu marine, s’empressaient de faire faire deux ou trois tours à leur ceinture pour sortir leurs genoux - et parfois plus - de la pénombre. « Au printemps, les jours rallongent et les jupes raccourcissent » comme l'observe le lucide Émilien, le premier héros de Marie-Aude Murail.

Il y a donc beaucoup à voir dans nos rues, dans nos transports en commun, dans nos magasins et dans nos galeries marchandes, sur nos lieux de travail et de loisirs, partout où les hommes et les femmes se croisent, se côtoient, échangent des regards, des phéromones… S’y joue sans cesse cette attraction universelle que l’on ressent plus ou moins selon les jours et l’humeur. Histoire vraie : si P., après avoir croisé le regard de E. et y avoir deviné instantanément quelque connivence, avait laissé les portes de la rame se refermer sur lui, il ne l’aurait jamais rattrapée en haut de l’escalator pour lui proposer de prendre un café, là, tout de suite maintenant et elle ne lui aurait jamais répondu, dans un sourire : « mais oui, pourquoi pas… ». Et ils n’auraient pas aujourd’hui deux enfants… Mais P. aurait tout aussi bien pu se prendre un râteau voire une claque. Qui ne risque rien… L’intuition d’une attirance croisée mérite parfois vérification, surtout si, au bout du compte, il en va de sa vie, de deux vies et à la consommation des siècles, de bien d’autres.

Il y a quelques années, je lisais un livre de José Cabanis qui se déroule pendant la deuxième guerre mondiale. Gilbert, le jeune narrateur de L’âge ingrat y conte un bref moment ses bonnes fortunes auprès de femmes de soldats mobilisés. Puis il conclut ceci. « Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues. Elles m’ont appris que les femmes ont envie de faire l’amour autant que les hommes et qu’il n’est pas utile d’être beau pour leur plaire : découverte décisive à vingt et un ans, qu’on fait seul, comme celle de tout ce qui importe. » Je n’avais évidemment aucun moyen de vérifier cette assertion romanesque, dont aucune démonstration ne pouvait m’être apportée par une fiction, mais, telle une révélation physique, elle avait subitement renversé le préjugé contraire qui était le mien jusqu’alors. Peut-être désirais-je alors plus ou moins consciemment rétablir la balance, encore une, de l’initiative amoureuse, quitte à être plus attentif aux signaux de l’autre sexe.

Je n'aime pas trop les discours sur LES femmes (ou LES hommes), mais je copie ce passage des Solidarités mystérieuses, de Pascal Quignard. C'est Jean, le prêtre, qui parle : « En la [Claire] regardant je pensais qu’au contraire des hommes – du moins au contraire des homosexuels au nombre desquels il faut bien que je compte Paul, que je me compte, que je compte Dieu lui-même – au moins à demi de lui-même...puisqu’il nous aime tous et qu’il nous a faits tous – les femmes ne désirent pas les hommes comme les hommes se désirent entre eux. Les femmes ne sont pas vraiment sensibles à la beauté invraisemblable de leur sexe. Les femmes ne séduisent pas non plus les hommes pour mettre la main sur leur pouvoir, ni pour l’exercer en sous-main, ni pour les domestiquer, ni pour prendre leur argent, ni pour acquérir ce qu’elles convoitent. Les femmes ne veulent même pas des enfants des hommes qu’elles étreignent afin de les reproduire, ni pour se reproduire elles-mêmes, ni dans le dessein d’assouvir leurs vengeances en lançant leurs petits à la conquête du monde. Les femmes n’attendent même pas des hommes des maisons où s’ennuyer auprès d’eux et y vieillir. Les femmes ont besoin des hommes afin qu’ils les consolent de quelque chose d’inexplicable. » 

Quelle belle et étrange mission avons-nous auprès de nos compagnes d'un jour ou de toujours. En sommes-nous capables ? Combien de fois avons-nous essayé d'expliquer, alors qu'il s'agissait simplement de consoler, d'être simplement miséricordieux, simplement penchés au-dessus d'un mystère ? D'être de "bons compagnons", comme le chante derrière moi Reggiani ("Ma fille").

Mais voilà. La libération sexuelle associée à la contraception a légitimé et libéré le sexe comme moyen de parvenir à ses fins, pour les femmes comme pour les hommes. Tout le monde en subit les conséquences ou bénéficie de celles-ci. Les femmes ont-elles le droit de s’en plaindre plus que les hommes ? Peut-être. Coucher avec un type ou le sucer dans sa voiture pour obtenir un emploi, une promotion, un rôle, l’emporter dans un casting, est-ce immoral et cette immoralité n’est-elle pas également partagée par celui/celle qui exerce le pouvoir et celle/celui qui s’y soumet, pour un bénéfice partagé, peut-être plus durable pour la femme que pour l’homme dans bien des circonstances. Qu’en penserait feu Ruwen Ogien et son éthique minimaliste ?

Novembre 2019, deux ans plus tard

Il y a dans les débats actuels, qui ont noms Adèle Haenel ou Polanski, où l’on entend davantage les femmes (révoltées) que les hommes (au pire coupables, au mieux penauds), un mélange de vrais malheurs et d’immenses tartufferies en tous genres. Le puritanisme américain, incapable de distinguer l’art de la pornographie tout en faisant recette des deux, déteint sur nous, et sa conception hypocrite du pur et de l’impur semble l’emporter, à laquelle Jésus s’est attaqué, sans succès à ce jour. «Malheur [à nous] qui purifions l’extérieur de la coupe et de l’assiette, mais l’intérieur est rempli de cupidité et d’intempérance. » (Matthieu 23, 25)

D’ailleurs un Jésus un peu dystopique changerait-il aujourd’hui le genre de la parabole de la femme adultère en celle de l'homme violeur, et les femmes qui l’entourent prêtes à le lapider quitteraient-elles le cercle des indignées en commençant, comme le raconte saint Jean (Jean 8, 1-11), "par les plus âgées" ? Parmi les auteurs, réalisateurs, producteurs (l’ARP dont le sigle n’est gère inclusif), il semble en tout cas qu'aucun homme ne soit prêt en ce moment à poster sur son mur "JE SUIS POLANSKI". Or quel homme pourrait jurer sur la tête de sa mère qu'il n'a jamais forcé un tant soit peu ce qu'on nomme aujourd'hui le consentement d'une femme ? « En vérité je vous le dis, celui qui regarde une femme POUR la désirer, a déjà commis l'adultère dans son cœur » (bis). C'est quand même compliqué la vie, davantage qu'un slogan ou qu'un poing levé.

On me réplique en réponse à ces lignes un peu provocatrices, que « forcer un tant soit peu ou violer » n’est pas la même chose que « un flirt poussé n’est pas un crime ». Dont acte.

... et non bien sûr, la différence, c'est le Code pénal. Mais qui voudrait faire de ce gros livre rouge un arbitre permanent et omniprésent, et surtout a priori, du jeu de l'attraction, de la séduction et de l'amour ? C'est bien assez qu'il gère tant bien que mal les dégâts collatéraux de ce jeu.

Les déficits éducatifs sont abyssaux et ne relèvent pas de l'absence d'éducation sexuelle (plutôt des défauts de celle-ci, proposée comme une matière au programme). Outre les effets d'un pornographie qui suinte par tous les pores (on pense à un homonyme) d'Internet, tous les psys alertent sur la disparition des pères, encore plus inquiétante pour les filles que pour les garçons, semble-t-il, parce que responsables entre autres choses de nombreux "malentendus" entre de très jeunes filles et des hommes d'âge plus mûr. Que penserait Françoise Dolto de cette foire d'empoigne entre les genres, elle qui affirmait que le premier souci, inconscient, d'une fille pubère, parfois très jeune, était de s'assurer de l'intérêt qu'elle pouvait susciter chez un homme (et pas un gamin), souci faut-il le souligner entièrement ordonné à la future fécondation de ses rares ovules ? Dans mon souvenir, elle employait un mot plus cru à propos de son centre d'intérêt, suggérant comme la Petite de Léo Ferré, que "ses petits yeux doux ne regardaient pas n'importe où". Alors, que faut-il dire aux garçons ?

Pour Zola, la luxure était le moteur de la vie. La beauté est malheureusement convulsive, on le sait. Sinon elle n’est pas. C’est donc en conquérante impulsive qu’elle s’avance vers nous et le primat de la vue sur tous les autres sens impose la dictature de l’image à la société du spectacle dans laquelle nous sommes définitivement inscrits. Dans ce climat désirant, les pulsions côtoient les frustrations, dans une temporalité marquée par l’accélération vers l’immédiat, produite davantage par le choc des photos que par le poids des mots. Il semble que le manque ne puisse même plus être éprouvé comme une dimension constitutive du désir, comme cet écart qui lui est essentiel, mais comme la seule trace délétère d’une injustice faite à l’individu et justifiant à elle-seule sa révolte sociale.

Comment, si nous étions réellement seul·es, aurions-nous la force de nous aimer encore les uns les autres si Dieu n’était la source unique de cet amour (1 Jean 4,7) jusque dans les eaux les plus troubles ?


08 mars 2020



Ivan Jablonka en « ajusteur » des masculinités

« Que faut-il dire aux hommes ? » s’interrogeait Saint-Exupéry. Quelle meilleure lecture pour un homme, pour un adolescent, en cette journée internationale des droits des femmes, que le livre d’Ivan Jablonka, paru au mois d’août 2019 ? En ce dimanche 8 mars où dans chaque église l’évangile de la transfiguration annonce la figure eschatologique du Fils de l’Homme ?

Des hommes justes est né, explique* Jablonka, juste après Laetitia ou la fin des hommes, examen du cas tragique de Laetitia Perrais, cette jeune nantaise de 18 ans assassinée puis démembrée en 2011 par son tueur – « j’ai passé plusieurs années autour de sa tombe »- et un an avant la « vague » #MeToo. Jablonka ne cache pas qu’ayant une femme, étant père de trois filles, il avait un intérêt personnel à explorer, en face du mouvement féministe et en compagnonnage avec lui, le sujet du patriarcat et des masculinités toxiques voire criminelles. Son livre a pour lui valeur d’intervention sociologique dans un champ politique au fond assez vaste qui se préoccuperait de la situation des femmes mais aussi de l’émergence et de la formation de ce qu’il nomme les hommes justes. L’homme juste, le « mec bien », ne l’est pas comme un type-idéal, figé : c’est l’homme qui se préoccupe en permanence de la justesse de son comportement dans la vie courante vis-à-vis des femmes, qu’il s’agisse de la séduction, de la galanterie, dans son couple, au travail, etc. C’est un homme qui s’ajuste pourrait-on dire. Au niveau sociétal, c’est encore un homme en construction, mais ce n’est plus tout à fait une utopie veut croire Jablonka qui lance ce pavé de quelque 430 pages pour contribuer à son avènement. Ce livre est évidemment le livre d’un historien, bien documenté (au risque parfois d'être touffu), qui fait un « état de la question » très complet, historique donc, de longue période, mais aussi sociologique, juridique, par grandes aires civilisationnelles, etc. de la question féminine et de la question masculine.

Quant au sous-titre de son livre, Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Jablonka l’a emprunté à l’ouvrage Masculinities (au pluriel) de la sociologue australienne Raewyn Connell, dont il a retenu aussi le concept de « masculinité hégémonique ». La masculinité ne peut en effet être comprise que diffractée dans les masculinités plurielles où elle s’exprime, dans sa diversité. On ne naît pas homme, mais on le devient, et ce devenir expose l’individu à toutes sortes de transformations au regard notamment du genre. Il n’est sans doute pas fortuit que ce pluriel et ce devenir aient été particulièrement énoncés et mis en valeur par une femme trans, madame Connell. Du fait de ce pluriel, la domination masculine n’est pas LA domination indifférenciée de tous les hommes sur toutes les femmes, mais le fait d'UNE masculinité hégémonique qui s’exerce non seulement sur des femmes mais aussi sur des hommes, qui en sont eux aussi victimes. La masculinité de domination se décline elle-même en masculinités d’ostentation, de contrôle, de sacrifice et d’ambiguïté, cette dernière osant même jouer avec le féminin, « comble de la virilité » souligne Jablonka. On sait quels fléaux engendrent cette masculinité de domination : guerre, dictature, fondamentalisme, course au profit. La place des femmes dans une société dit aussi quelque chose de l'état de sa démocratie.

Le livre explore « les failles du masculin », contemporaines, qui ont conduit notamment à la réaction masculiniste, « récupérée par les Églises dans une perspective de reconquête et de lutte contre la féminisation des sociétés » comme l’illustrent, dans l’Église catholique, « une des institutions les plus patriarcales du monde », les camps Optimum ou les retraites Au cœur des hommes. C’est dans une quatrième et dernière partie qu’il énonce les conditions d’avènement d’une nouvelle « justice de genre », grâce à des formes nouvelles de masculinité : de non-domination, de respect, d’égalité, qui devraient, à terme, parvenir à « dérégler le patriarcat », qui remonte au Néolithique.

C’est aussi aux hommes d’y contribuer et Jablonka les y appelle avec ce livre-manifeste. Il tente, après avoir annoncé « la fin des hommes », de proposer des voies de renaissance masculine avec cette figure de « l’homme juste », à la fois familière et utopique, proche et eschatologique, écho intime de son auteur à « l’homme révolté » de Camus.


Des hommes justes  - Du patriarcat aux nouvelles masculinités – Ivan Jablonka – Seuil – août 2019 – (442 pages, 22 €)


 


* Voir l'excellente présentation de son livre par l'auteur chez Mollat (59 mn)


 



 


Quitter la nuit

  Comment quitter la nuit ? Le jour qui vient et les suivants suffiront-ils à dissiper les ombres, à redessiner ces contours qui tremblent e...