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03 janvier 2026

Les nouveaux prêtres


Soixante ans après, je viens de relire ce livre. Ou plutôt de le lire, car à 15 ans, qu'en avais-je compris ? Peut-être l'essentiel puisque c'est la figure lointaine de l'abbé Paul Delance, telle que décrite et exaltée par Michel de Saint Pierre, qui s'était fondue avec celle proche, aimée et admirée, de mon aumônier de lycée, fusion qui m'avait conduit à entrer au séminaire Saint-Sulpice à la rentrée 1968, doté de cet embryon très imaginé de modèle sacerdotal à imiter.

Je ne sais comment ce livre était arrivé entre mes mains. Mais quand j'en avais parlé à mon aumônier, l'abbé Michel Raymond, je me souviens qu'il l'avait balayé d'un revers de main. Il trouvait déjà le titre scandaleux. Non, "les" nouveaux prêtres n'étaient pas tous semblables à Jules Barré et Joseph Reismann, les deux vicaires de choc ayant déjà pactisé avec le Diable selon notre auteur, c'est-à-dire le marxisme et ses représentants sur terre, ces communistes de nos banlieues, qui avaient été aussi les "compagnons de route" dans la Résistance. Mon aumônier m'avait même fourni le livre antidote de Patrick de Ruffray, Les nouveaux infidèles, paru en mars 1965, réponse à ceux qui étaient déjà tentés, à la suite de Michel de Saint Pierre, de prendre leur distance avec les orientations conciliaires alors toutes scellées. 

C'est que Les nouveaux prêtres amorçait déjà la réaction d'une fraction des catholiques, qui s'est prolongée jusqu'à nous, aux principales constitutions conciliaires novatrices, L'Église dans le monde, La liberté religieuse, L'œcuménisme, etc. En gros comme en détail, la réaction à l'aggiornamento appelé par Jean XXIII et élaboré par le collège des évêques du monde entier réunis à Rome. Le même Jean XXIII qui, en réponse à la question de Jean Guitton : "C'est quoi, un concile ?", s'était contenté d'ouvrir une fenêtre de son bureau. Fenêtre par laquelle, pour beaucoup, devait entrer le péché suprême de l'Église conciliaire : le relativisme.

Les nouveaux prêtres est un véritable roman, bien écrit, roman sociologique, mais c'est aussi une sorte de manifeste qui entend montrer ce qu'est un vrai prêtre, l'abbé Paul Delance, qui vient d'arriver dans la paroisse, bien différent des vicaires "progressistes" déjà en place que les communistes locaux ont progressivement "marxisés", vicaires dans la ligne de mire de Saint Pierre tout au long de son récit.

Le curé, l'abbé Florian, est un peu débordé par son fougueux Premier Vicaire, Jules Barré, dans lequel il voit malgré tout un nouveau type de missionnaire dans le monde ouvrier. Paul Delance, de son côté, mystique, priant, orateur simple, va rapidement remplir l'église et voir les pénitents faire la queue devant son confessionnal, au grand dam de ses confrères qui pestent sur les bourgeois "talas" (ceux qui vont-t'à la messe, dans l'argot de l'ENS) et leur préfèrent les pauvres des cités HLM, éloignés durablement de l'Église.

D'autres figures traversent le roman : l'évêque, Mgr Mérignac, tout en prudences épiscopales ;  l'agnostique Georges Gallart, savant biologiste et patriote, force de la nature, plume assassine dans La Moelle, feuille qu'il rédige de la première à la dernière ligne, amant de Sophie mais qui va se détourner d'elle progressivement, au fil de sa démarche de conversion soutenue par l'abbé Delance. 

Sophie, jalouse de Dieu, va tenter de lutter contre cette religion qui lui prend celui qu'elle aime. Avec l'horreur - ou la peur ? - du sacré qui est en elle, elle interrogera l'abbé Delance, tantôt combative, tantôt provocante, jusqu'au confessionnal. Et puis il y a Madeleine, l'athée au grand cœur qui, elle, prend en pitié Joseph Reisman, le petit vicaire harassé par le quart monde qu'il tente de sauver, et le recueille parfois chez elle, contre elle... Michel de Saint Pierre n'aime pas ses personnages féminins.

Il brosse un tableau haut en couleurs de la France des années soixante, aussi à l'aise dans le bureau d'un ministre que dans un bidonville miséreux. Il montre quel grand écart fait déjà cette société, pointe les risques encourus selon lui par les prêtres qui ont choisi de s'immerger dans le prolétariat, leur solitude aussi dans un monde déprimant, sans futur. Mais aussi la force que peuvent donner la prière, la spiritualité. Malgré lui - car son anticommunisme est viscéral - il décrit aussi cet échange que notait Marcuse, citant Walter Benjamin à la fin de L'Homme unidimensionnel : "C'est seulement par les sans-espoirs que l'espoir nous est donné".

Ce livre, aussi passionné que partial, écrit par un aristocrate de droite dans les dernières années du Concile, quatre ans avant le "révolution" manquée - Aron la qualifiera d'"introuvable" -  de 1968, propose un instantané en rouge et noir de la société française, à un moment charnière de la vie de l'Église catholique. Bien des tensions qui traversent celle-ci aujourd'hui sont nées à cette époque, et Michel de Saint Pierre montre leur naissance et leur impact sur le monde catholique et singulièrement sur ses clercs. Soit la naissance d'une crise, non encore dénouée, mais au final salutaire pour l'avenir du christianisme ?

Les nouveaux prêtres - Michel de Saint Pierre - La Table Ronde - 1964 (313 pages - 16,45 F) 




08 juillet 2023

Paysan de la Rive droite

 



André Paul, l'impertinent bibliste, entre cœur et marges de l’Église catholique.


J’ai rencontré André Paul à l’automne 1969. J’étais alors séminariste, étudiant au grand séminaire Saint-Sulpice, à Issy-les-Moulineaux, en deuxième année. De courtes mais denses sessions d’initiation à l’exégèse du Nouveau Testament nous furent proposées, insérées au sein de notre emploi du temps habituel. Je fus immédiatement séduit par ce jeune enseignant de 36 ans au verbe haut et précis, où le Sud-ouest chantait encore. C’étaient des travaux dirigés, en groupes et non un enseignement magistral. Je crois que nous étions presque tous subjugués par la nouveauté de son discours sur les évangiles, qui tranchait sur celui des autres professeurs, Sulpiciens comme lui, et sur  tout ce que nous avions entendu jusqu’alors sur la Bible. Lorsque je repense à cette époque, c’est un verset au tout début de l’évangile de Marc qui me vient, toutes révérences gardées : « et l’on était vivement frappé de son enseignement car il les enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. » (Mc 1, 22). L’autorité mise en œuvre, c’était celle des Écritures elles-mêmes, en quelque sorte auto-déployée par la pédagogie d’un enseignant inspiré. Avec le recul, je sais que c’est André Paul qui m’a appris à lire, savoir précieux pour la vie entière. Je lui avais marqué ma gratitude à l'occasion de la cérémonie au cours de laquelle son ami Joseph Doré, archevêque émérite de Strasbourg, lui avait remis la médaille d'officier des Arts et des Lettres.

Si j’ai quitté rapidement le séminaire pour me marier et faire toute ma carrière à l’Insee, si André Paul a quitté les Sulpiciens et l'état sacerdotal pour rompre l’impasse existentielle où il se trouvait au terme d'une « seconde adolescence », se marier lui aussi et poursuivre une double et brillante carrière d’éditeur religieux et de savant théologien et historien, son véritable ethos, nous ne nous sommes jamais perdus de vue. À l’hiver 2007, André Paul m’avait demandé de l’aider à mettre en forme ses souvenirs. Des entretiens à Paris que j’enregistrai et transcrivis, plus quelques jours passés ensemble au monastère du Mesnil Saint Loup, aboutirent à un matériau biographique d’environ 180 pages que je lui remis, renonçant sur le moment à composer une « vie d’André Paul », vie qui était d’ailleurs loin d’être achevée, dans un style qui, étant le mien, aurait sûrement trahi l’homme qui avait le sien, tout autre.

On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Seize années et quelques livres plus tard, André a décidé de nous donner son « André Paul par lui-même », ce  Paysan de la Rive droite, qu’il est à la fois resté et devenu, dont il m’a fait l’amitié comme pour ses livres précédents de pouvoir suivre la composition chapitre après chapitre, proposant chacun d’eux à cette lecture, dont il m’avait enseigné les principes, d'un texte dont je connaissais la voix.

***

Ce qui frappe d’abord dans cette chronique, c’est la précision des noms, des lieux et des dates. Archiviste de lui-même, André Paul semble n’avoir rien oublié de ces neuf dernières décennies, depuis sa prime enfance pyrénéenne. La variété des personnes côtoyées, amis comme adversaires, se reflète dans l’index des personnalités citées qui aimeront ou appréhenderont de s’y retrouver. La table des matières a été elle aussi soignée et les intitulés des dix chapitres et plus encore des sous-chapitres ne manqueront pas d’aiguiser la curiosité et d’orienter la lecture au moment d’ouvrir le livre.

« Mordante », cette chronique l’est à plus d’un titre. L’un de ses fils rouges est sans doute la polémique constante que notre impertinent bibliste [1] a entretenue avec les milieux qu’il a fréquentés et l’époque – les époques devrait-on dire – qu’il a traversées, depuis la Seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours, en passant par Vatican II, mai 68, jusqu’à la Manif pour tous : polémiques intellectuelles, savantes, éthiques voire ethniques qui sont comme les parties immergées, les sous-textes des livres qu’il n’a cessé d’écrire comme auteur et de produire comme éditeur dans le monde catholique. Les conditions de production et de réception de ces livres et des thèses qu’ils défendent sont ici éclairées des plus vives lumières. Elles disent, comme le rappelle Danièle Hervieu-Léger sur la 4ème de couverture,  le prix qu’il faut payer pour qu’existe « la pensée critique au sein de l’Église romaine ». Cet éclairage ne pourra qu’inciter soit à découvrir soit à relire les textes les plus marquants d’André Paul [2].

Un autre fil rouge, qui trouve un écho particulier dans l’actualité,  dans ce qu’on appelle désormais « la crise des abus » dans l’Eglise catholique, c’est l’inventaire qui est dressé des « maladies sexuelles de la foi ». Pour cet inventaire qui commence avec sa propre vie d’enfant puis de séminariste, André Paul n’adopte pas la position de surplomb à laquelle il cède parfois dans les disciplines qu’il maîtrise. Il décrit son propre cheminement, la rencontre de maîtres au comportement ambigu, revient sur la première grande crise du célibat sacerdotal des années 70 avec le mouvement  contestataire de prêtres « Échanges et dialogues », provoquée selon lui par la mise en œuvre de décisions conciliaires trop peu maîtrisées. Il évoque à partir de sa brève expérience de confesseur au cœur du VIème arrondissement de Paris l’état de misère sexuelle dans laquelle l’Église maintient ses fidèles, rappelle qu’Humanae vitae, l’encyclique sur la contraception publiée par Paul VI a été rédigée par un certain Karol Wojtyla… S'il retrouve du mordant, c'est pour dénoncer les « détournements protégés » de « la règle sacrée du célibat » dont il a été le témoin, par une hiérarchie soucieuse de conserver coûte que coûte au sein de l’Église ses « meilleurs » éléments, l’hypocrisie et la duplicité dans ce domaine étant le prix à payer par le système catholique. Et ce prix est élevé.  Là encore, les faits que rapportent André Paul inciteront à relire un de ses maîtres-livres, Éros enchaîné. Il y critique le procréationnisme pythagoricien, corps étranger introduit dans la philosophie chrétienne par Clément d’Alexandrie, position étrangère selon Paul à l’évangile et qui entend imposer que la procréation et non le plaisir soit le seul but autorisé de l’activité sexuelle, à laquelle celle-ci doit rester intrinsèquement ordonnée.

Revisiter l’histoire de l’Église catholique depuis la guerre n’incite pas notre auteur à un grand optimisme quant à l’avenir du catholicisme. De la Rive droite bourgeoise dont il a fait sa retraite, il théorise une Église de petits restes urbains encore privilégiés et tentés par un narcissisme mortifère. Mais, en une conclusion nullement crépusculaire, il ne renonce pas à espérer un nouveau prophétisme, ni réformateur ni restaurateur, que le « souffle de l’Esprit » ferait renaître. Dont acte.

Ce livre percutant, itinéraire singulier d’un homme singulier, se lit comme un roman - la formule n'est pas usurpée - à cheval comme son auteur sur deux siècles. Inclassable, André Paul agacera autant qu’il intéressera « tradis » et « progressistes », déjouant en permanence le « prêt-à-penser » des uns et des autres, comme l’ont fait tous ses livres depuis le premier, L’évangile de l’Enfance selon saint Matthieu, publié en 1968 et toujours au catalogue des éditions du Cerf.

Paysan de la Rive droite - 1933-2023. La mordante chronique d'un théologien libre – André Paul – paru le 6 juillet 2023 - Cerf, collection Patrimoines – 298 pages – 34 €




[1] L'impertinence biblique (1974) est le titre d'un petit livre - publié sans imprimatur - qui valut à son auteur quelque purgatoire à la faculté de théologie de la Catho de Paris et fut comme l'amorce pour lui d'une nouvelle étape de sa vie.

[2] On en trouvera une liste quasi exhaustive sur la page Wikipédia que je lui ai ouverte en 2008 et qui se complète depuis, et bien sûr à la fin du livre.

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