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02 mars 2024

Frère(s) : d'Olivier à Christian

 

Dimanche 3 mars

Je me réveille en pensant à mon frère. J’ai acheté hier pour 3 € à Emmaüs Olivier, le livre que Jérôme Garcin a consacré - le mot pour une fois n’est pas usurpé - à son frère jumeau, tué à l’été 1962 par un chauffard qui ne s’est pas arrêté. Olivier comme Jérôme avait 5 ans et demi. Et je l’ai lu dans la soirée avant de m’endormir. Je ne l’ai pas lâché. Il y a des livres qui vous font de l’œil et curieusement semblent attendre leur heure pour vous laisser les pénétrer, à moins que ce ne soit eux qui s’emparent de vous. Qui sait ? Tout à coup, il m’est revenu que j’avais dû lire une critique de ce livre dans Télérama à sa sortie. Rêvais-je ? Dans le gros classeur où j’ai accumulé ce que pourrais appeler « ma Recherche » sur mon frère Christian, je viens de retrouver l’article en question, que j’avais soigneusement découpé à l’époque dans le numéro 3187 du 9 février 2011. La date a son importance. Je venais de « prendre ma retraite » comme on dit. J’avais enterré ma mère le 3 janvier précédent à l’issue d’une messe d’obsèques célébrée à l’Abbaye aux Dames, à Saintes. Après la mort de mon père à l’été 2002, j’étais donc complètement, totalement, orphelin d’une mère qui avait été veuve pendant 9 ans.

Il n’y a pas de mot pour se dire veuf ou orphelin d’un frère. Ce n’est pas une situation identifiée par l’état civil. Parce qu’elle n’emporte aucune sorte de droit mais juste un devoir de mémoire, si on peut nommer devoir un genre d’obsession qui vous accompagne toute votre vie et dont témoigne, après et avant d’autres, Jérôme Garcin. Comme il n’y a pas de mot, vous n’en parlez pas à vos proches. Votre conjoint vous a adopté avec ce déficit en vous, ce trou fait à l’emporte-pièce dans votre histoire et vous êtes tous les deux passés à autre chose, la vie, amoureuse, professionnelle, familiale. Vous vous êtes distrait de ce chagrin sans oublier. Vos enfants qui naissent savent eux aussi qu’il y a eu un drame, qu’ils découvrent peu à peu chez leurs grands-parents : ce portrait à 18 ans, une photo faite pour le permis de conduire, un peu raide, c’est tout ce qu’ils sauront pendant longtemps de leur oncle, mort quand leur père avait 12 ans et demi. Puisqu’on vous le dit, il n’y a pas de mots. Les parents non plus, qui ont perdu un enfant, n’en ont pas.

Voilà, il n’y a que ce seul mot : « perdu ». Comme on perd sa casquette dans un train, son portable sur la plage ou son chat qui s’est enfui ? Et il n’y a pas de service d’objets trouvés où l’on pourrait espérer retrouver un frère, un fils perdu. Il n’y a que dans l’évangile, celui de Luc relu et commenté hier, que le berger retrouve la brebis perdue, la femme la drachme perdue, le père le fils perdu. Et tous se réjouissent. Dans la vie, il est rare que votre père vous annonce cette bonne nouvelle : « ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. » (Lc 15, 32)

L’article de Télérama est dans un classeur à vues. Il faudrait que je relise mon journal pour savoir si c’est la recension du livre de Garcin qui m’a ouvert cette perspective dans le temps libre que la retraite m'offrait : poursuivre mon enquête et en faire un livre, de ces livres qui délivrent ceux qui les écrivent et montrent le chemin à d’autres qui cherchent eux aussi une forme de délivrance par l’écriture. Pour contredire cet état de choses : « il n’y a pas de mot » et les trouver, les mots en question, faute de recouvrer celui qu’on a perdu. Pour contredire Duras qui affirmait, catégorique : « écrire ne sauve de rien » comme si elle avait voulu se réserver ce salut-là, par les Lettres, griffonnées sur un manuscrit ou affichées sur un écran où le curseur qui clignote semble dire : « je t’attends ». Disons qu’écrire ne sauve pas de tout mais que tenter de recomposer l’être disparu auquel on s’adresse déjà depuis si longtemps, de son for intérieur, pour en retrouver la figure et l’âme, proposables à d’autres, n'est sûrement pas une entreprise totalement vaine. Jusqu'ici, je n'ai fait qu'interroger les survivants, recenser les témoignages, racler ma mémoire, écrire sans but précis. Il semblait perdu et je l’ai retrouvé. Un peu. Pourrai-je le dire un jour, dans une fraternité d’écriture, pour un livre cénotaphe qui lui redonnerait un corps de mots, ressuscité ?


29 août 2018

En nous beaucoup d'hommes respirent



 Marie-Aude Murail, une mémoire en quête.

Avec ce livre, Marie-Aude Murail refait, une trentaine d'années après Passage (1985) et Voici Lou (1986) publiés chez Pierre-Marcel Favre, une excursion hors de l'édition jeunesse, proposant à ses lecteurs de visiter avec elle l'histoire de ses ancêtres - et la sienne - telle qu'elle a pu la réécrire à partir de riches archives familiales reçues en 2010 à la mort de son père, le peintre et poète Gérard Murail.

Pour celle qui a commencé à vivre de sa plume en écrivant ce qu’on n’appelait pas encore de la romance, trois histoires d'amour ont naturellement émergé des paquets de lettres enrubannés, des journaux intimes, des photos qu'elle a soigneusement inventoriés, classés, lus et commentés pendant plusieurs mois, entre 2012 et 2013. Histoire d'amour de Raoul et Cécile, ses grands-parents maternels, dont elle a retrouvé les journaux de leur rencontre, qu'ils avaient écrits en parallèle ; histoire d'amour de ses propres parents – tabou à vaincre - à travers la correspondance qu'ils ont échangée au cours de l'année 1945, parce qu'ils avaient été séparés juste après s'être croisés à l'académie Duncan. Enfin son histoire d'amour avec Pierre, commencée au début de l'année 1972, alors qu'elle n'a pas encore 18 ans et relue 45 ans plus tard.

Le gros manuscrit, truffé de document scannés, qu'elle avait tiré de ce voyage dans son passé, a dormi quatre années dans un tiroir. Publiera, publiera pas ? En 2017, Julia Pavlowitch, éditrice à L'Iconoclaste,  se rend à Orléans pour rencontrer Marie-Aude, dont elle apprécie les livres pour la jeunesse. Elle vient de faire écrire un autre auteur jeunesse, Timothée de Fombelle. Marie-Aude lui ouvre son tiroir. Peu après cette "visitation", Julia Pavlowitch revient avec Sophie de Sivry, la patronne de la maison d'édition. Marie-Aude décide alors de leur livrer son manuscrit original en feuilleton, pour ne pas les accabler, pour voir si elles auront envie de lire la suite. L'enthousiasme, tout professionnel mais non feint, de ses deux lectrices, qui y voient d'ores et déjà un livre, l'incite à retravailler son manuscrit, l'élaguant, resserrant (sur 425 pages !), veillant à ne fâcher ni les vivants ni les morts, suivant ou pas les conseils et avis de ses éditrices

L'Iconoclaste va effectuer de son côté un impressionnant travail coordonné par Marie Baird-Smith : la maquette est complexe, car le livre est presque aussi richement illustré que le manuscrit original. Mais L’Iconoclaste a déjà démontré qu’il maîtrisait parfaitement la production de ce type de livre. L'impression sera achevée le 14 juin 2018. Il est en librairie ce 29 août. C'est un beau livre, à s'offrir et à offrir.

En nous beaucoup d’hommes respirent est le produit d’un conflit surmonté, non pas entre une autrice et ses éditrices, mais entre une autrice et une lectrice, qui sont ici une seule et même personne. Toute à sa découverte émerveillée, la lectrice déroule le contenu qui sort de son « coffret magique » et se rappelle de temps à autre qu’elle est en train d’écrire le roman des origines familiales. Plutôt qu’un conflit, il s’agit plutôt d’une concurrence entre ce qui a été écrit et ce qui est en train de s’écrire. Trouver le juste équilibre entre les deux, faire en sorte que l’archive n’éteigne pas la voix présente de l’auteure, qui se retrouverait enfouie sous les voix du passé. D’où l'avertissement de Pierre, le mari de l’auteure qui lit de temps à autre par-dessus son épaule, devant le risque d’effacement de la mémorialiste, toujours envisageable en optant pour un récit à focalisation zéro, avertissement que consigne Marie-Aude dès le début : « le personnage principal, c’est toi, il ne faut pas qu’on perde ta voix ».

Une deuxième difficulté de l’exercice, mais ç’en est aussi un moteur à l’instar du « conflit » précédent, résultait de la confrontation entre les matériaux du passé et la mémoire de l’auteure. Celle-ci ne se penche pas sur des archives anonymes, extérieures à elle, comme le ferait une chercheuse, mais sur le passé de sa propre famille, déjà présent en elle sous la forme d’un « roman familial » intime et partagé. La manuscrit naît et se développe sur cette confrontation entre une mémoire plus ou moins vive et des documents qui tantôt la corroborent tantôt la démentent - avec une zone grise d’incertitude entre ces deux situations tranchées - y compris quand il s’agit de textes produits par l’auteure elle-même des années auparavant, qu’elle a « oubliés » et auxquels elle se heurte : singulièrement, son journal intime tenu à 18 ans. Qui est cette fille ?!

Force est d’ajouter à ces deux difficultés un constat, qui va constituer un court moment une difficulté pour les éditrices : ce manuscrit touche à l’intime, représenté ici par cette « maman » omniprésente que l’on devine penchée au-dessus de sa fille en train de trier ses lettres d’amour et de s’enthousiasmer devant elles. Pour l’essentiel, Marie-Aude a écrit ce texte en dialogue avec sa mère, morte en 1995 mais bien vivante, mais aussi pour ses enfants et petits-enfants, et singulièrement pour sa fille. D’où ce « maman », incontournable, qui n’est pas puéril, mais « technique » oserait-on dire, et consubstantiel à la nature justement intime du manuscrit. En quelque sorte, « maman » est la première lectrice avant quiconque, lectrice de cet opus en cours, côte à côte, face à face et peut-être corps à corps. Et c’est la seule « maman » de ce récit : toutes les autres sont des « mères ».  « Maman » est resté.

Dernière remarque. La difficulté d’une telle entreprise saute aux yeux dès qu’on énumère ses composants : documents multiples, mémoires mortes et vives - ROM versus RAM dirait un informaticien - rencontres interagissant avec les mémoires et les matériaux, le tout sur un siècle… Le manuscrit était gros de plusieurs livres qui ne sont pas tous ici réalisés dans leur plénitude mais dont les trames tissées ensemble se montrent et s’effacent à tour de rôle – ici l’art de la conteuse n’est pas pour rien dans l’harmonie croisée de ces mouvements de flux et de reflux - livres dont les personnages se recoupent et désormais ne font qu’un sous nos fronts de lecteur :

- Le livre des amours est le premier qui ait sauté au cou de l’autrice. C'est le vrai générateur des autres. C’est autour de ces histoires d’amour que tous s’articulent : Isaac & Blanche, mais surtout : Cécile & Raoul, Maïté & Gérard, Marie-Aude & Pierre, prénoms entrelacés ici par l’esperluette ;

- le livre de l’inventaire et de la mémoire entend faire revivre au lecteur le chemin suivi par l’écrivain et lui faire réaliser les mêmes manipulations, les mêmes enquêtes et les mêmes voyages, les mêmes étonnements et les mêmes découvertes, y compris le dialogue associé avec Pierre, compagnon et parfois auxiliaire de ce chemin, dont il a été tantôt le simple témoin tantôt l’un des protagonistes ;

- le livre de l’enfance et de la jeunesse voudrait puiser à la source des vies achevées et des vies encore exposées ;

- le livre des guerres retrace deux drôles de guerre, celle de Raoul en 1914, anti-héros parce qu’artiste et amoureux, celle de Norbert errant de 1940 à 1945 en soldat perdu d’une France défaite, guerres vécues de loin ou de près par Cécile, tour à tour fiancée et mère d’hommes égarés dans des corps armés puis désarmés qu’ils ne reconnaissent plus.

Il y a bien d’autres livres dans cette sorte de bible familiale. Celui des morts et des agonies, celui des femmes et celui des hommes pris séparément chacun dans leur histoire, celui des mères et du souci. Celui surtout des secrets, des questions avec ou sans réponse, des vies ratées ou réussies, vies encore des enfants qui ne sont pas nés. L'auteure n'avait qu'un regret au terme de son parcours, celui d'avoir dû tailler trop durement dans le livre du père qui s'y était esquissé.

En paraphrasant le Sartre de la fin des Mots, En nous beaucoup d’hommes respirent est un livre, fait de tous ces livres et qui les vaut tous et que vaut n’importe lequel. Et surtout ne renie aucun de ceux déjà écrits. Parce qu'elle en a distillé des extraits au fil de ses rencontres avec les collégiens et lycéens de France et d'ailleurs, Marie-Aude Murail a acquis progressivement la conviction qu’il pourrait être lu par toutes les générations, celle d'abord qui a grandi depuis trente ans avec ses textes destinés à la jeunesse, mais aussi toutes les autres. Sans cette conviction, qu’elle allait rencontrer d’une autre manière ceux qui lisaient déjà en 1989 Le hollandais sans peine, qu’à vrai dire elle n’a jamais perdus, elle n’aurait pu conduire ce projet à bien, qui l’a menée des jeunes Italiens de Cuneo jusqu’à son nouveau havre de Bonny-sur-Loire.


En nous beaucoup d'hommes respirent - Marie-Aude Murail - 29 août 2018 - L'Iconoclaste (425 pages, 20 €)

Ce livre est paru au Livre de Poche, en édition intégrale - octobre 2020 (375 pages, 8,20 €)




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