20 janvier 2016

Voile et kippa, même combat ?

 Voile et misogynie

Dans une interview donnée au Monde, le rabbin Horvilleur revient sur le sens de certains symboles religieux. Se refusant à opposer religions et laïcité, elle affirme au contraire une laïcité inclusive : « pour moi, la laïcité est un espace où des voix particulières ont la possibilité de contribuer à faire ensemble société, dans la mesure où elles s’inscrivent ensemble dans une volonté de penser et de nourrir l’universel. » Si elle défend à nouveau la kippa comme « un signe qui transcende l’humain au-delà de lui-même », elle précise que, si le voile des femmes musulmanes ne s’inscrit pas nécessairement, pour une femme particulière, dans une soumission à la domination masculine, il faut bien admettre que ce signe, comme ceux d’autres traditions religieuses, peut être « contaminé », c’est le mot qu’elle emploie, par une pensée misogyne. « Et dès lors, ajoute-t-elle, cette expression du particularisme pose un problème aux valeurs d’universalité que nous avons le devoir de protéger », comme celle de l’égalité de l’homme et de la femme. Et elle relie au passage la question de l’accueil de « l’autre » par les religions à la place que celles-ci accordent à la femme : « Je pense qu’il y a encore aujourd’hui dans toutes nos religions un problème avec la place qu’on ne fait pas aux voix et aux corps des femmes. La question du féminin dans la religion est d’autant plus critique qu’un système qui ne fait pas de place aux femmes est un système qui ne fera de la place à aucun autre [c’est moi qui souligne]. » Pour résumer, intolérance religieuse et misogynie feraient système.

Kippa et sionisme

J’ajouterais volontiers au propos de Mme Horvilleur que, de même que la question du voile et d’autres rituels religieux peut être « contaminée » par une pensée misogyne, le port de la kippa comme signe d’un au-delà de l’homme peut être lui aussi « contaminé » par une volonté de démonstration de force religieuse – voire de sionisme dans certains cas - qui ne fait pas plus de place à « l’autre » que la pensée misogyne dans le cas du voile, ce que M. Zemmour a su noter, en plaidant à nouveau pour une discrétion ou une réserve religieuse, judaïque en l’occurrence, au sein de la République, et en traitant, dans le style polémique qui lui est coutumier, la kippa de « selfie religieux ».

Laïcité et athéisme

De même que les symboles religieux sont « contaminés », la pensée laïque ne l’est-elle pas elle aussi ? Les sources de cette contamination seraient multiples. A la fin du XIXème siècle, l'anticléricalisme apparaît comme une réaction saine et nécessaire face à l'emprise de l'Eglise sur l'Etat et les consciences. Mais va se greffer sur ce motif un athéisme militant, celui issu des Lumières, revisité au XXème siècle par le néo-paganisme nazi et l’athéisme d’Etat soviétique, revenu aujourd’hui à la croyance plus paisible, mais de moins en moins instruite, que l’existence d’un dieu transcendant ne pourrait être attestée qu’au prix d’un déni de la raison. Cet athéisme croyant, qui produit lui aussi ses clercs, s’est renforcé d’une peur face à l’irrationnel violent des religions, peur alimentée par le conflit israélo-palestinien, par les tensions entre sunnites et chiites et la renaissance d’un expansionnisme islamique ancré dans une lecture fondamentaliste du Coran et du destin du monde musulman. Le monde chrétien n’échappe pas non plus entièrement à un regain fondamentaliste qui peut effrayer, qu’il s’agisse de certains pans du catholicisme (la manif pour tous) ou de mouvements évangélistes plus traditionnellement sectaires, aux Etats-Unis comme en Afrique.

"Seul un dieu peut encore nous sauver" ?

A la décharge des religions, leur sursaut fondamentaliste, pour archaïque qu’il soit, apparaît parfois aujourd’hui, compte tenu de l’affaissement du politique, comme le seul mouvement contre-culturel encore capable de résister, régionalement et sporadiquement, aussi bien à l’emprise de la technique sur l’homme, son « arraisonnement » décrit par Heidegger (le « Gestell ») qu’au capitalisme mondialisé et à son entreprise de destruction systématique des Etats, entreprise qui suscite au Moyen-Orient comme en Afrique une anarchie dont le capitalisme s’accommode fort bien (Badiou).

Le courage de l'individu

Pour ne pas abandonner aux seules religions la voie et la voix de la résistance, deux penseurs, Alain Touraine et Cynthia Fleury plaidaient récemment dans La Croix (Forum & Débats du 15/1/2016), pour un renouveau de la démocratie non par l’idéologie mais par l’individu. Pour Alain Touraine, « en ce début du XXIème siècle, tout semble perdu ». Dans son dernier livre Nous, sujets humains (Seuil), il constate que « les régimes autoritaires et le capitalisme financier semblent avoir triomphé », au point que les acteurs qui étaient « engagés dans la pensée et l’action politiques semblent avoir disparu : assassinés, emprisonnés, exilés, découragés, manipulés. » Il pointe l’apparition de ce qu’il nomme des « pouvoirs totaux », dominant « tous les aspects de la vie individuelle et collective ». Longtemps sociologue de l’appartenance, il dénonce maintenant la « communauté » comme « une des appartenances dont j’ai le plus horreur. » Pour la philosophe Cynthia Fleury, qui vient elle de publier Les irremplaçables (Gallimard) ces « communautés » sont autant de défis aux « commons » (biens communs) et à l’universel qui pourraient seuls refonder nos démocraties, si du moins notre système éducatif se remettait à produire parallèlement de la subjectivation (Touraine), de l’individuation (Cynthia Fleury) et pas seulement de la socialisation. Ce plaidoyer pour un « nouvel âge de l’individuation » (Fleury), un retour de « la prise en charge par chacun du sujet en lui » (Touraine), s’accompagne donc d’une critique forte de l’éducation actuelle, centrée sur la socialisation et la normalisation des individus. L’un et l’autre pensent que ce retour du sujet doit s’accompagner du retour de la vertu démocratique par excellence : le courage. C'était déjà pour Aristote la première des vertus car c'est elle qui permet, disait-il, l'exercice de toutes les autres.


11 janvier 2016

Quand je serai mort

« Ce que je regretterai quand je serai mort ? Ne plus pouvoir me glisser au point du jour dans ta couche de silence pour me blottir tout froid contre ton chaud, m'agacer un instant du tissu qui te voile en hiver, descendre mon front le long de ton dos en comptant tes vertèbres, poser ma buée sur tes reins, mes lèvres sur une fesse et sa jumelle, humer l'anneau brun et, du bout de la langue, goûter ce puits de femme de tête d’où s’éclaire ma nuit, m'agripper soudain au pilier d'une cuisse comme un naufragé à sa bouée, saisir d’une main ta cheville si délicate et de l’autre dessiner d’un doigt la plante de ton pied en pensant que je caresse chacun de tes organes, intestins, rate et foie, poumons et cœur, que je suis en toi où je remonte, plus intérieur que si je te pénétrais. A quoi je me résous parfois, ma levrette, pour saigner l'excès de mon attente.

  Quand je serai mort et que tes mots seuls te tireront du sommeil, je ne suis pas sûr que tu regretteras ces matins-là dans les brumes de ton réveil. Je crois plutôt que tu cesseras peu à peu d’appréhender mon retour intime, affranchie de mon poids de chair tendue vers toi, délivrée de mes explorations inutiles et de mes petites dévorations, libérée de ce drôle de Sisyphe qui roulait de bas en haut et de haut en bas, sans jamais se lasser, son désir muet sur tes os. »


Protocoles

Constance Debré, dont on a salué dans ce blog les autres livres , nous emporte cette fois aux pays des peines de mort, aux cruautés pluriell...