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04 février 2026

On ne verra pas les fleurs le long de la route


Sur la couverture du livre, il ne reste plus qu'une allumette à craquer. Elle semble dire : Je suis venu jeter  un feu sur la terre et comme je voudrais qu'il fût déjà allumé. A moins qu'elle ne soit l'ultime recours d'un monde qui a déjà tout essayé ? Ou l'image du dernier livre à lire, l'unique chance restante d'enflammer notre imaginaire ?

Eric Pessan nous emmène en voyage, une longue traversée, sans destination précise, d'un paysage ravagé par le dérèglement climatique. Est-ce une fuite ou une recherche ? Le narrateur est au volant, sa compagne silencieuse, sur le siège du mort, écrit des poèmes. Elle, il va la perdre et la retrouver, avec une voix. Lui, écrire ne l'intéresse plus guère : il voudrait "imaginer d'autres performances", à la rigueur en tenir le "journal", pour secouer cette société qui ne lit plus, d'où le livre qui reliait a progressivement disparu. C'est une sorte de pillard révolté, qui vit sur l'habitant, fracturant des maisons abandonnées et leurs piscines insolentes, pour les squatter l'espace d'une nuit et vider leurs frigos, rayant rageusement les carrosseries des SUV et autres 4X4. Pour lui, comme pour l'auteur, le déclin de la lecture signe le déclin du monde. Deux inquiétudes jumelles, insupportables.

Chemin faisant, notre auteur nous invite aussi à une traversée littéraire. Son livre est un patchwork passionné. Il assemble 1036 citations qu'il appelle en renfort à son discours et qui courent en italique à travers son texte, chacune dûment référencée en note de bas de page, dispositif qui le ferait pour un peu ressembler à une thèse d'universitaire. Extraites à l'emporte-pièce de leurs contextes, elles entrent en fusion avec les mots propres de Pessan, détachées de leur livre d'origine pour se vouer au sien et s'y fondre dans son creuset brûlant. Ce casse littéraire exhibe-t-il au passage la bibliothèque idéale de notre auteur ? 

Le narrateur avait un but qu'il ignorait et qui se présente enfin à lui au terme de son "road-trip", comme une récompense, un refuge, un conservatoire de ce qu'il aime par-dessus tout et veut préserver sur cette terre qui se défait et meurt, pour nourrir un autre monde à venir, encore incertain. 

Et nous lecteurs comprenons enfin ce que nous avons entre les mains : un livre unique, fait de tous les livres et qui les vaut tous et que vaut n'importe quel autre.

 On ne verra pas les fleurs le long de la route - Éric Pessan - Aux forges de Vulcain (203 pages, 19 €)


PS : Pour les amateurs de LJ, le livre d'Éric Pessan ne manquera pas de faire écho au Zapland (2016) de Marie-Aude Murail, livre charnière où elle s'interrogeait elle aussi, quoique de façon moins angoissée, sur la perspective d'un monde sans livres.

02 juin 2025

Théorie du coyote



"Le texte est le coyote." C'est cette formule, aussi énigmatique que connivente, lancée par une dame au cours d'une soirée entre gens cultivés qui a donné à Éric Pessan le titre de son livre. 

Invité en résidence par l'agglomération du Pays de Montbéliard, décrétée Capitale française de la culture en 2024, cette expérience de terrain l'a décidé à écrire sur la culture, autant sur le mot et ses utilisations et instrumentalisations politiques multiples que sur le phénomène positif global qu'il désigne et à l'intérieur duquel il se trouve lui-même pris en tant qu'écrivain polygraphe (théâtre, poésie, littérature générale et littérature jeunesse, etc.) vivant - tentant de vivre comme tout artiste - de son art.

Le livre se présente donc comme le journal d'une résidence d'auteur observant son environnement, interrogeant par exemple les habitants sur leurs conceptions et leurs attentes par rapport à la culture. Mais c'est aussi la reprise d'une carrière déjà longue dans le monde de la culture et les réflexions que cette reprise engendre, entrecoupant, étayant ou contredisant les observations faites à Montbéliard et dans ses environs. 

La culture, c'est ce monde à part, indispensable, superposé ou parallèle au monde réel, produit par un ensemble d'acteurs économiques qui exploitent les oeuvres créées par des artistes de toutes sortes, quand ils n'exploitent pas les artistes eux-mêmes, promus faire-valoir. Éric Pessan fait bien sentir combien l'articulation entre la production et la création est aussi nécessaire que douloureuse parfois.

Son livre arrive à point nommé à l'heure du repli du soutien public à la culture dans toutes ses manifestations, de la part de l'État comme des collectivités territoriales. La tentation de réduire la culture au divertissement, au sens pascalien du terme que notre auteur ne manque pas de citer, est bien là, plus menaçante que jamais. Sa riche expérience d'interventions en milieu scolaire lui fait croire, et nous avec lui, que l'Éducation nationale est la dernière institution publique pouvant encore endiguer la crétinisation générale - et la droitisation qui va de pair - d'une société qui livrerait la culture, cet acte de partage, au seul marché capitaliste, aux lois du profit, de l'audimat et du moindre effort.

Laissez-vous tenter par ce coyote...


 Théorie du coyote - Éric Pessan - la clé à molette (Montbéliard) (139 pages, 18 €)

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