Affichage des articles dont le libellé est justice restaurative. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est justice restaurative. Afficher tous les articles

15 juin 2026

Quitter la nuit

 

Comment quitter la nuit ? Le jour qui vient et les suivants suffiront-ils à dissiper les ombres, à redessiner ces contours qui tremblent encore, peinant à séparer dans les souvenirs les corps de leurs empreintes et à reconstituer l'ordre mystérieux qui préside à une rencontre, ces signes émis et reçus, tous ces attracteurs étranges nourris au chaos de nos pulsions.

Delphine Girard, une réalisatrice belge née au Québec, a conçu un premier court-métrage (17 mn), intitulée Une soeur. Une voiture roule dans la nuit. Un homme est au volant. Silencieux. Sa passagère appelle sa soeur pour prendre des nouvelles de sa fille, qu'elle lui a confiée pour s'accorder une soirée. C'est du moins ce qu'elle fait croire à l'homme qui la conduit elle ne sait où. À l'autre bout du fil se dévoile au spectateur, Anna (Veerle Baetens), une policière, qui doit comprendre que cette femme qui l'appelle est en danger et qui doit s'efforcer de la localiser pour faire intervenir une patrouille. Y parviendra-t-elle ? Comment obtenir d'Aly (Selma Alaoui), la femme menacée, les indications qui permettront de savoir où elle se trouve sans éveiller l'attention de Dary, le chauffeur (Guillaume Duhesme) ? Le trio de ce thriller se noue jusqu'au dénouement : l'homme, la femme et la policière pseudo-soeur. Huis-clos et poker menteur. "Je me souviens" sera la phrase libératrice. Clin d'oeil à la devise du Québec ?

De ce mini-thriller, Delphine Girard décide d'exploiter les potentialités en développant les personnages. Que se passe-t-il au bout de la nuit ? Que deviennent Aly libérée, Dary arrêté, Anna "soeur" d'une nuit ? Quitter la nuit (2023) est le long-métrage développé à partir du court, inclus dans le DVD, qui s'intéresse aux destins des trois acteurs de cette nuit dramatique.

Delphine Girard voulait montrer en quoi Police et Justice ne s'intéressent que médiocrement aux victimes, tout occupées qu'elles sont à qualifier des crimes et à punir des coupables. Elle explore aussi les zones grises d'une rencontre entre une femme et un homme, qui "tourne mal" (un viol), malgré eux. La réalisatrice veut combattre le manichéisme qu'impose l'appareil Police-Justice, qui a besoin  de vraies victimes qui se reconnaissent telles sans l'ombre d'un doute et de vrais coupables qui avouent leur crime. Des pures victimes, des purs criminels. Mais Aly répugne à porter plainte, voudrait la retirer, veut que son agresseur soit condamné mais qu'il n'aille pas en prison, déclare "je n'aurais pas dû monter dans cette voiture", etc. ; mais Dary s'obstine à répéter, même à sa mère : "je n'ai rien fait". On sait gré à la réalisatrice qu'aucune image racoleuse n'ait fait pièce d'emblée à ce déni.

La réalisatrice suit ses personnages et nous balade jusqu'au procès et même après. Anna n'arrive pas, elle non plus, à quitter cette nuit au cours de laquelle elle a secouru une "soeur" qu'elle finit par retrouver. Et c'est cette sororité réunie au tour d'Aly, Lulu la vraie soeur et Anna la soeur d'une nuit, qui referme la porte au nez de Dary revenu "parler" avec Aly pour tenter de comprendre avec elle ce qui est arrivé, de trouver les mots qui ont manqué à son désir - à leurs désirs - cette nuit-là, mots forclos par la condamnation décidée par la Justice.

En quittant ce film, j'ai pensé à "martyr", qui vient d'un mot grec qui signifie "témoin". C'est dans le fait qu'il témoigne, et par ce dont il témoigne, que le martyr n'est pas réductible au statut de "victime". La victime peut s'arracher au sort qu'on lui a infligé en témoignant de ce qui lui est arrivé, en prenant une parole qu'on ne veut pas toujours lui accorder, en se haussant à ce rôle, restaurateur de dignité, qu'on lui refuse : celui de témoin légitime et nuancé des événements et de soi.

Quitter la nuit - réalisé par Delphine Girard (2023) (104 mn)



Quitter la nuit

  Comment quitter la nuit ? Le jour qui vient et les suivants suffiront-ils à dissiper les ombres, à redessiner ces contours qui tremblent e...