Acte I - Rejoindre la manif'
Nous voulions en être, "nous, les adultes", leur faire un bout de conduite. Nous avons donc quitté notre province vendredi soir par le dernier train, qui nous faisait arriver à Paris vers 21 h et quelque. Le samedi matin, nous avions prévu de rallier la place de la République d’où devait démarrer le cortège de la manifestation. V. et son mari F. nous y attendraient, a priori devant le Starbuck, à 13 h 30. Pour une raison qu’elle ignore, Marie-Aude avait appris que c’est devant ce café que se retrouvaient aussi les adhérents... de la FCPE des Lilas, des parents, donc, d'autres adultes. Aléas des liens à l'ère des réseaux. Elle avait donc choisi ce point de ralliement. Nous avons pris la ligne 4 à Alésia pour descendre à Château d’eau et de là rejoindre la Rép'. Sans aucun préavis, la RATP a interrompu son service à Réaumur-Sébastopol. Nous sommes donc sortis sur la rue de Réaumur pour poursuivre notre route à pied mais un policier, inexplicablement, nous a interdit de traverser le boulevard Sébastopol à cet endroit, nous invitant à passer par la rue Palestro pour traverser le boulevard 50 m plus haut. Nous sommes passés devant le CNAM et avons repris la rue Réaumur jusqu'aux carrefour des Arts-et-Métiers.
Là, cinq ou six jeunes avaient été alignés le long d’une grille noire, comme prêts à être fusillés, et autant de policiers, de blanc casqués, semblaient les interroger et les fouiller. Pourquoi eux et pas nous ? Après tout, nous avions dans nos poches masques, collyre et lunettes de piscine… Marie-Aude a interrogé un des policiers pour le savoir. « Vous nous faites peur, harnachés et armés comme vous êtes ! » Le policier ne s’est pas départi de son sourire pendant cette interaction un peu tendue et a parlé d'un contrôle « habituel ».
V. nous a alors rappelés : « Ne venez pas à République, la place vient d’être arrosée de gaz lacrymogènes, on est sortis par la rue Meslay ! » Déjà presque arrivés rue de Bretagne à hauteur du marché des Enfants rouges récemment consumé, nous avons donc rebroussé chemin. Nouvel appel de V. : « Nous sommes Porte Saint-Martin ! ». C’est là que nous avons fini par la retrouver avec son mari et deux amies. Courtes présentations, discussion sur les événements du jour et la façon dont nous pourrions rejoindre le cortège. Les élèves de l’école Boule sont passés, suivant un superbe cheval de Troie, eux-mêmes étant déguisés en combattants athéniens…
Acte II - Défiler en manifestant ou manifester en défilant.
Nous avons marché jusqu’à un croisement avec le boulevard de Magenta. Là se trouvait positionné, à l’arrêt, un impressionnant contingent de la Gendarmerie nationale : deux ou trois lignes d’hommes en noir (et quelques rares femmes reconnaissables aux cheveux qui s’échappaient de leur casque) suivis de six ou sept rangées de quatre fourgons qui, de front, occupaient toute la largeur de l'artère.
Une ou deux fanfares ponctuaient joyeusement le défilé avec leurs tubes approximatifs, nous faisant parfois crier « Aliiiiine ! ». Nous avons obliqué vers le boulevard Rochechouart, direction Place de Clichy, terminus prévu de la manif'.
Nous avons quitté le cortège bien avant au niveau de la rue Viollet-le-Duc pour aller boire un verre avec V. et F. et... pisser (sur le parcours, toutes les toilettes Decaux étaient fermées, providence des cafetiers restés ouverts). Vers 17 h, nous étions dans le métro de retour, après avoir traversé la gare du Nord en compagnie de V. et F. qui avaient tenu gentiment à nous remettre sur la ligne 4, de peur que nous nous perdions.
Arrivés chez nous, j'ai allumé la télé et c'est là que j'ai commencé à voir la "troisième mi-temps", quand tout dégénère : les scènes de pillage des magasins, le barrage de policiers sur les Champs Élysées pour interdire l'accès au palais présidentiel, objectif semble-t-il d'un petit millier de manifestants très déterminés. Ceux qui avaient écrit ou lu la pancarte « Goûter à l'Élysée à 17 h » ?
Certains balançaient les chaises vertes du jardin des Tuileries sur les policiers et les voitures, bloquées au sortir du tunnel de l'Alma. « Scènes de chaos urbain » dont se délectaient en boucle les chroniqueurs de CNews, BFM-TV, LCI et même France Info. On peut s'interroger sur l'effet miroir de cette information en continu sur le cerveau de gens qui recherchent leur "quart d'heure de célébrité" ou votent RN. Plus tard en soirée, on a appris : les lieux publics et les mairies investies et saccagées, les échauffourées à Lyon, Marseille, la mairie de Limoges en feu dans la nuit, tous dégâts collatéraux d'une manifestation que les forces de l'ordre sont justement là pour prévenir. Mais elles n'étaient pas positionnées là où elles auraient dû l'être et n'avaient semble-t-il pas eu de consignes pour intervenir dans certains cas de figure. Difficulté d'une manifestation "organique" aux multiples incarnations. Typiquement, l'escadron de gendarmerie que j'ai vu remonter le boulevard de Magenta aurait sans doute dû rester place de la République, au lieu de prendre la tête du cortège car le défilé en lui-même ne présentait aucun risque.
Restent les provocateurs et les "durs", les black blocks qui sont là, en apparence, pour en découdre directement avec les forces de "l'ordre". Et les pillards, en fin de manifestation, alors que les policiers, les gendarmes et les CRS sont "fixés" ailleurs. Leurs conditions d'intervention doivent être visiblement être revues, dans la perspective des prochaines manifestations, avec le retour annoncé des "Gilets Jaunes", les trois prochains samedis. Sur les fourgons de la gendarmerie, on pouvait lire : "NOTRE ENGAGEMENT VOTRE SÉCURITÉ". Une dernière image, symboliquement triste : des policiers s'acharnent à détruire le cheval de l'école Boulle (cf. ci-dessus), une mission prioritaire sans doute, une de plus, pendant que les magasins commençaient à être pillés par des "opportunistes"... Transgression n'est pas sédition.
Acte IV - Et après ?



